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Dounia Bouzar: «Notre travail, c’est de révéler le vrai visage de Daesh»

Comment un jeune peut-il être embrigadé par Daesh ? Comment le déradicaliser ? Autant de questions qui ont été soulevées, ce jeudi soir, lors de la projection-débat qu’organisait l’association Place publique à Ociné. Après le visionnage de « Le Ciel attendra », Dounia Bouzar, directrice du centre de prévention contre les dérives sectaires, qui a déradicalisé plus de 1 000 jeunes, ouvrait une discussion avec le public.

– Pourquoi ce film ?
« Quand Marie-Castille Mention-Schaar (réalisatrice) est venue me voir, j’étais fâchée avec les journalistes. Je trouvais qu’ils parlaient très mal de la radicalisation. Je lui ai tout de même proposé de me suivre, avec mon équipe constituée de proches de jeunes embrigadés. Avec nous, elle a parcouru la France pour rencontrer les concernés et leurs familles. À cette époque (2014), l’embrigadement était une vraie épidémie, qui contaminait les jeunes de toutes origines, de tous les niveaux sociaux. Marie-Castille a découvert un monde surréaliste. »

–On a parfois du mal à comprendre qu’un jeune, bien entouré et intelligent, puisse tomber dans le piège de Daesh...
« Les recruteurs sont très méthodiques. Ils arrivent masqués par internet et cernent le jeune pour mettre le doigt sur ses sensibilités. A-t-il vécu des injustices ? Se sent-il seul ? Dans Le Ciel attendra, on découvre Mélanie, engagée dans des causes humanitaires. Le recruteur lui envoie des vidéos d’enfants gazés en Syrie, qui la touchent dans son idéal. Ils ont des tas de vidéos, adaptées à chaque profil. Ils entrent aussi dans l’esprit du jeune, lui disent que tout le monde lui ment. Tout n’est que complot. Mais lui est différent, assez intelligent pour se rendre compte de la manigance. Seulement à ce moment, ils présentent la « religion » et Daesh. »

– Quels mots employez-vous pour déradicaliser ?
« Notre travail, c’est de révéler le vrai visage de Daesh. Installer le discours est difficile parce qu’on a appris à ces jeunes à se méfier de tout le monde. Nous devons d’abord déterminer le motif de l’engagement. Mais par déradicalisation, il ne faut pas entendre déprogrammation : souvent l’analyse est bonne, mais nous devons faire comprendre que Daesh n’est pas la clé d’un monde meilleur. Le jeune doit faire le deuil du groupe de Daesh, qui lui paraît très protecteur, et de l’utopie qu’on lui a fait miroiter. »

–Comment prévenir d’un embrigadement ?
« Comme pour les réseaux de pédophilie, il faut informer sur les dangers d’internet. On ne sait jamais qui se cache derrière l’écran. Il faut ensuite réussir à rétablir la confiance… La défiance envers les adultes, dans le sens de l’institution, est le point de départ de l’embrigadement. En France, on a du mal à admettre que les valeurs républicaines «Liberté, Égalité, Fraternité» sont un objectif. On les présente comme un acquis, et les jeunes se rendent bien compte que ce n’est pas toujours la réalité. La peur du religieux, aussi, ne joue pas en notre faveur. Plus on parlera de l’Islam de manière floue, plus on facilitera la tâche à Daesh, parce qu’on crédibilise leur discours est : « il y a un conflit contre l’islam car les satanistes ont compris que seul l’islam pouvait les anéantir ». »

Le Ciel attendra, nécessaire, parfois critiqué

L’histoire : Sonia, 17 ans, a failli quitter les siens pour aller faire le djihad. Elle était convaincue que c'était le seul moyen pour elle et sa famille d’aller au paradis. Mélanie, 16 ans, a pris son envol vers la Syrie... Élevée par sa mère, c'était une adolescente sans histoires, qui partageait sa vie entre l'école, ses amies et ses cours de violoncelle. Mais sur Internet, elle s'est mise à discuter avec un « prince » qui a réussi à lui laver le cerveau.

« Un film choc », « sur une réalité terrible », « le film qu'on attendait ». Pour beaucoup, Le ciel attendra, sur les processus de radicalisation et de déradicalisation, était nécessaire. Mais certains spécialistes ne se réjouissent pas de cette œuvre, qui ne refléterait pas la réalité. Car le phénomène serait avant tout masculin, et la moyenne d’âge de 25-27 ans.

Dounia Bouzar tenait à préciser, jeudi soir, que « l’embrigadement des jeunes filles est un angle qui a touché la réalisatrice. Mais bien sûr qu’elles ne sont pas les seules ». La spécialiste a suivit 1 134 jeunes prêts à partir en Syrie. Deux d’entre eux sont finalement partis. « Un échec pour ces deux-là bien sûr. Mais ça veut dire que nous en avons sauvé 1 132 tout de même... »

Source : lavoixdunord

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