DOUNIA BOUZAR, CHRISTOPHE CAUPENNE, SULAYMAN VALSAN

LA METAMORPHOSE OPEREE CHEZ LE JEUNE PAR LES NOUVEAUX DISCOURS TERRORISTES

 

RECHERCHE-ACTION SUR LA MUTATION DU PROCESSUS D’ENDOCTRINEMENT ET D’EMBRIGADEMENT DANS L’ISLAM RADICAL

 

Avec l’aide de l’équipe du C.P.D.S.I., des familles et des partenaires

 

Novembre 2014


INTRODUCTION

I – L’ELARGISSEMENT DES CIBLES DU DISCOURS RADICAL

I.1 Les profils des familles étudiées

I.1.1. La conviction des familles

I.1.2. L’origine des familles

I.1.3. La classe sociale des familles

I.1.4. L’âge des jeunes concernés

I.1.5. L’histoire des jeunes concernés

I.2 Le mode de recrutement

I.2.1. Un moyen de communication virtuel pour une communauté de substitution longtemps restée virtuelle

I.2.2. Internet est resté le principal moyen de communication depuis le passage du territoire virtuel à un territoire concret

I.2.3. Des approches physiques conçues selon des techniques de réseautage

I.2.4. Le passage par la mosquée ?

II- ETAPES DE RUPTURE DU PROCESSUS DE RADICALITE

II.1 Les ruptures sociales repérées par les parents

II.1.1 La rupture avec les anciens amis

II.1.2 La rupture avec les activités de loisirs

II.1.3 La rupture avec l’école ou l’apprentissage professionnel

II.2 La rupture familiale à géométrie variable

II.2.1 Les ruptures familiales frontales qui entravent la possibilité de « vivre ensemble »

II.2.2 Le clivage mis en place par les radicaux pour les jeunes qui ne montrent rien

III – L’EFFACEMENT DES IDENTITES INDIVIDUELLES AU PROFIT DE L’UNITE DU GROUPE

III.1 La dépersonnalisation des filles passe par l’effacement du contour individuel

III.2 La dépersonnalisation des garçons passe par le changement de nom

 

IV- LA THEORIE DU COMPLOT POUR UNIFIER LA FUSION DU GROUPE

IV.1 La mise en veilleuse de la raison facilite la fusion de groupe

IV.2 La permanence de la paranoïa chez les activistes violents

IV.3 De la théorie du complot à la théorie de la confrontation finale

IV.3.1 Une première série de vidéos persuade le jeune qu’il vit dans un monde corrompu de mensonges

IV.3.2 Une seconde série de vidéos persuade le jeune que des sociétés secrètes manipulent l’humanité

IV.3.3 Une troisième série de vidéos persuade le jeune que seule une confrontation finale avec le monde peut sauver l’humanité grâce au « vrai islam »

 

V – RENDRE APPARENTE LA MANIPULATION DES NOTIONS MUSULMANES

V.1 La redéfinition de la notion de « jihad »

V.1.1 Les sourates mecquoises

V.1.2 Les sourates médinoises

V.2 Pourquoi la Syrie connaît-elle un tel succès?

V.2.1 Se prendre pour le Mahdî

V.2.2 La conquête jusqu’où ?

V.3 Pourquoi le symbolisme du Lion ?

V.3.1 L’identification à Hamza Ibn 'Abd AI-Muttalib (567-625)

V.3.2 L’identification à Ali Ibn Abi Talib (600-661)

V.3.3 L’identification à Khalid Ibn Al Walid (584 - 642)

V.3.4 La tribu des « Lions »

V.3.5 Oussama Ben Laden (1957-2011)

VI-RENDRE APPARENTES LES IMAGES SUBLIMINALES

VI.1 La signification du terme « 19HH »

VI.2 Les images reprises du film « Matrix »

VI.3 La trilogie du « Seigneur des Anneaux »

VI.4 Le jeu vidéo « Assassin’s Creed »

VI.4.1 Les fondements du jeu

VI.4.2 La secte des assassins

CONCLUSION

I – Une individualisation de l’offre

II – De l’endoctrinement virtuel à l’embrigadement dans le monde réel


Remerciements

Cela fait des années que cette recherche-action nous tenait à cœur, afin de pouvoir déconstruire les processus d’endoctrinement et les étapes d’embrigadement.

Seul ce travail pouvait nous permettre d’affiner les « indicateurs d’alerte et de prévention », afin d’aider les familles et les interlocuteurs des jeunes à cerner la différence entre l’islam et le radicalisme, entre la pratique de la religion musulmane (garantie par la République comme n’importe quelle autre conviction) et le discours dit religieux qui mène le jeune à la désocialisation, la rupture avec le reste du monde, l’entrave aux droits de l’Homme et de l’enfant, la haine des autres et parfois le basculement dans la confrontation physique.

Nous remercions particulièrement Monsieur le Préfet Pierre N’Gahane, Secrétaire Général du Comité Interministériel de Prévention de la Délinquance, qui a permis que ce travail de recherche se fasse et nous a accompagnés dans son élaboration.

Nous remercions également nos partenaires :

- Serge Blisko, Président de la MIVILUDES

- Serge Hefez, psychiatre et psychanalyste, responsable de l'unité de thérapie familiale dans le service de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent à l' hôpital de la Pitié-Salpêtrière de Paris.

- Catherine Picard, Présidente de l’UNADFI

- Marc Trévidic, Juge anti-terroriste

Nous remercions enfin les membres de notre Conseil d’Administration, et notamment Lylia Luc-Bouzar, Laura Chan-Bouzar, Omero Marongiu, Martine Cerf et Alain Azouvi pour leur soutien et regard attentif, ainsi que les membres de l’équipe qui ont contribué à nos réflexions : Djamel Misraoui, Jean-Baptiste Tico, Rachid Boukrim, Meryam Rhaïem, Foad El Bathy… et tous les parents qui, réunion après réunion, groupe de parole après groupe de parole, nous donnent de la force pour ce combat commun, nous enrichissent et nous permettent d’être plus compétents.


INTRODUCTION

Dans les religions, la radicalité a toujours existé. Mais elle prend une nouvelle forme aujourd’hui, du fait de la mondialisation et de la sécularisation, comme l’a analysé le politologue Olivier Roy. D’une manière qui peut sembler paradoxale, la séparation entre la sphère religieuse et la sphère profane permet une nouvelle autonomie du religieux. Plus rien ne contrôle les nouvelles mouvances, surtout quand il n’y a pas de clergé. Quant à la mondialisation, elle permet au religieux de se construire dans un espace (virtuel) qui n’est plus territorial. Pour toucher les gens, le religieux doit apparaître universel, il n’est plus lié à une culture spécifique qu’il faudrait comprendre afin de décrypter le message. De manière générale, le religieux mondialisé offre un « prêt à consommer », ou plus exactement, un « prêt à croire ».

La nouvelle forme de radicalisme musulman surgit dans ce contexte, en utilisant Internet comme voie de communication. Qui dit emprise dit confusion. La subtilité et la force des groupuscules radicaux consistent à persuader musulmans et non-musulmans qu’ils ne font que revenir à la source de l’islam. Leurs membres se présentent comme de simples « littéralistes », prônant la lecture « à la lettre » du texte. Leur autorité et leur légitimité reposent sur leur prétention à être « fidèles au vrai islam », ce qui leur permet de revendiquer, au même titre que les autres croyants, le droit à la « liberté de conscience », garantie par les sociétés démocratiques.

Leur technique consiste à se saisir d’un « accessoire » lié à l’histoire de l’islam, à l’ôter de son contexte et de sa fonction pour l’utiliser aux fins de leur projet apparenté à une idéologie totalitaire.

La liberté de conscience est un droit fondamental, mais la manifestation de sa conviction ou des actes que l’on réalise au nom de sa conviction ne doivent pas entraver les autres droits fondamentaux de l’Homme, comme le droit à la liberté et à la sûreté de sa personne, le droit d’aller et venir librement, le droit à l’éducation, à une vie culturelle, à un logement, à la santé, etc.

Lorsqu’il s’agit d’un mineur, la manifestation de sa conviction ou des actes que l’on réalise au nom de sa conviction ne doit pas non plus mener à entraver les droits de l’enfant : droit à la vie, à la protection contre les mauvais traitements, à la protection en cas de guerre, à la protection contre la privation des libertés, à la protection contre la séparation d’avec ses parents, droit d’être nourri et soigné par des médecins, d’avoir des opinions et de les exprimer, d’être éduqué, d’avoir des loisirs…

Lorsqu’un discours religieux conduit l’individu à la rupture – sociale, sociétale, familiale… –, allant jusqu’à le priver de ses droits les plus fondamentaux, on peut parler d’ « effet sectaire ». Le mot « secte » a pour origine les verbes latins secare « couper » et sequor, sequi « suivre », alors que le mot « religion » vient de religare (relier).

Il ne s’agit pas de rentrer dans des débats théologiques mais d’évaluer « l’effet du discours » sur l’individu, et notamment sur un jeune mineur en construction.

Le Centre de Prévention contre les Dérives Sectaires liées à l’Islam (CPDSI) a été imaginé et créé par Dounia Bouzar à la suite de nombreux travaux et ouvrages tentant d’alerter sur l’existence d’un embrigadement au radicalisme qui utilise les techniques de dérive sectaire, encore vécu par l’opinion générale et appréhendée par certains politiques comme une simple orthodoxie religieuse.

Sera nommée ici « radicalisme » un discours qui utilise des préceptes religieux présentés comme musulmans pour mener un jeune à l’auto-exclusion et à l’exclusion de « tous ceux qui ne sont pas comme lui. »

Des années de terrain, aux côtés des professionnels de la jeunesse, des élus et des familles, concernés par ces phénomènes d’emprise et d’endoctrinement, ont mis en lumière l’émergence de comportements de rupture (scolaire, professionnelle, amicale, familiale, sociétale), essentiellement de la part de mineurs ou de jeunes majeurs.

Ce phénomène social nouveau inquiète les professionnels, qui manquent d’éléments pour évaluer ce qui sous-tend ce type d’emprise mentale. Par manque de formation sur ce sujet, ils hésitent pour faire la part des choses entre ce qui relève de la pratique de l’islam et ce qui révèle l’endoctrinement radical. Les parents dont les enfants subissent un endoctrinement sont tout aussi démunis, quelles que soient leurs convictions, du fait qu’ils se retrouvent seuls. Enfin, les représentants de la loi se plaignent d’obtenir les renseignements trop tard : seule la répression est alors possible.

In fine , les familles et les professionnels de terrain aspirent depuis de nombreuses années à la création d’une structure qui puisse les accompagner dans leur réflexion et leur action.

C’est pour répondre à cette urgence sociétale, accentuée pour les jeunes concernés par les possibilités de partir combattre en Syrie (ou sur d’autres lieux de combat), que le CPDSI a été créé.

Afin d’approfondir la réflexion sur la prévention et l’accompagnement des personnes touchées par le phénomène, ce rapport vise à rendre visible les méthodes et les processus des groupes radicaux et à comprendre les mécanismes qui amènent un jeune, de famille de référence musulmane ou pas, à basculer dans le radicalisme.

Il s’agit de faire apparaître de nouveaux éléments de compréhension essentiellement sur la construction et la mutation du processus de radicalité à partir du vécu des familles accompagnées par le CPDSI et de l’étude des Facebook récupérés auprès de leurs jeunes depuis mai 2014.


I – L’ELARGISSEMENT DES CIBLES DU DISCOURS RADICAL

Durant nos études précédentes, et notamment « Désamorcer l’islam radical » [1], il apparaissait clairement que le discours de « l’islam radical » touchait prioritairement des jeunes fragilisés sur le plan social et familial. Aujourd’hui, ce discours arrive à faire autorité sur des jeunes de familles très diverses.

I.1 Le profil des familles de l’étude

Le CPDSI base son étude sur les données des familles qui l’ont contacté. Ces dernières ne sont pas forcément représentatives de l’ensemble des familles dont les enfants sont impactés par le discours de l’islam radical. Au nombre de 160 au moment de l’étude des données, elles ne représentent que celles qui ont été attentives au changement de comportement de leur enfant et ont décidé d’appeler le CPDSI pour se faire conseiller et accompagner.

Le croisement des interviews des parents ou des proches permet d’affiner la compréhension de l’évolution du phénomène. En voici les premières caractéristiques.

I.1.1. La conviction des familles

80% des familles sont de référence athée, 20% sont de référence bouddhiste, juive, catholique ou musulmane.

Dans 10% des familles qui se déclarent aujourd’hui athées, la mémoire familiale recèle des faits traumatiques liés à l’histoire de la Shoah ou à des faits intégristes (familles d’origine algérienne). Il arrive qu’une partie de la famille ait grandi en cachant ses origines juives, ou en reniant tout élément de son histoire arabo-musulmane, développant dans les deux cas un rejet « viscéral » de tout ce qui touche de près ou de loin le domaine religieux.

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Schéma 1 – Conviction des familles, à partir des appels des familles - Nov 2014

I.1.2. L’origine des familles

Les familles qui appellent le CPDSI sont toutes de nationalité française. Seules 10% ont des grands-parents qui ont immigré ou sont venus s’installer en France métropole après avoir vécu aux Antilles, en Allemagne, en Algérie, en Tunisie, au Maroc ou encore en Asie. Dans nos anciens travaux, les jeunes touchés par le radicalisme se sentaient « sans territoire », « de nulle part », et semblaient avoir grandi dans des « trous de mémoire ».

Le nouveau discours terroriste arrive à toucher des jeunes qui sont bien implantés dans leur histoire, que les grands-parents proviennent d’un autre territoire ou pas. Le rapport à l’exil, à l’immigration, ou tout simplement la dimension « relation au territoire » n’apparaît plus comme un indicateur déterminant dans le profil des jeunes touchés par le nouveau discours terroriste.

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Schéma 2 – Origine des familles, à partir des appels des familles – Nov 2014

 

I.1.3. La classe sociale des familles

Les familles appartiennent à plus de 84% aux classes sociales moyennes ou supérieures, avec une forte représentation des milieux enseignants et éducatifs (50% de ces 84%).

Nous faisons l’hypothèse que ce type de parents est très attentif aux comportements de leur enfant. Le reste exerce des métiers variés, qui vont de commerçants à médecins spécialisés… Les 16% de classes populaires comprennent une grande partie de parents au chômage et/ou en invalidité.

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Schéma 3 – Classe sociale des familles, à partir des appels des familles – Nov 2014

I.1.4. L’âge des jeunes concernés

La tranche d’âge la plus touchée est celle des 15-21 ans (63%). Les 21-28 ans correspondent aux 37% restant. Les personnes « enrôlées » dépassant 30 ans semblent très rares.

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Schéma 4 – Age des endoctrinés, à partir des appels des familles - Nov 2014

 

I.1.5. L’histoire des jeunes concernés

Jusqu’à cette année, le discours de l’islam radical touchait d’abord des jeunes dits « fragiles », et notamment ceux qui se sentaient « de nulle part », qui avaient grandi dans des « trous de mémoire » et qui avaient dans leur histoire une figure de père déchu. Ce n’est pas un hasard si les éducateurs européens ont souvent retrouvé un certain nombre de leurs jeunes dans les mouvements musulmans radicaux, tout comme les éducateurs américains retrouvaient les leurs chez les pentecôtistes : le discours radical fascinait en premier lieu les jeunes qui avaient le sentiment de ne pas avoir de place et de rôle au sein de la société. Les conversions au radicalisme, qu’elles soient musulmanes ou pentecôtistes, touchaient d’abord les mêmes milieux sociaux : deuxième génération d’immigrés, classes populaires déstabilisées, minorités visibles, jeunes en rupture et en quête d’une cause à défendre…

Aujourd’hui, elles touchent toutes les classes sociales et peuvent faire basculer un jeune scolarisé dans une grande école ou une championne de natation, en pleine réussite et ascension sociale.

Sur les jeunes suivis par le CPDSI depuis mars 2014, seuls 5% des jeunes ont commis des actes de « petite délinquance » au début de leur adolescence. En revanche, 40% d’entre eux ont connu des épisodes de dépression avec différents symptômes : états dépressifs, anorexie, scarification, isolement…

On peut faire l’hypothèse que l’endoctrinement fonctionne plus facilement sur des jeunes « hyper sensibles », qui se posent des questions sur le sens de leur vie, leur place et leur rôle dans l’univers. Le discours radical inverse subtilement le sentiment du jeune : il ne s’est jamais senti rattaché au monde, il n’a jamais été compris par « les autres », il s’est toujours senti « différent » justement parce que Dieu l’avait élu comme « personne pure », capable de recevoir la Vérité et de « sauver le monde » de la perversion…

Tout est lié et interactif : dans un premier temps, la fragilité de la relation au monde du jeune apparaît comme un terrain favorable pour l’entrée dans la mouvance radicale ; dans un deuxième temps, la rupture avec le reste du monde se présente comme une conséquence de l’endoctrinement sectaire, afin de renforcer l’autorité du discours et l’exaltation de groupe « entre pairs ».

I.2 – Le mode de recrutement

98% du discours de l’islam radical utilise Internet, qui apparaît comme un moyen de communication qui permet de dépasser les contraintes de temps et d’espace, qui correspond aux pratiques de mise en réseau. L’aspect virtuel a longtemps été parfaitement adapté pour proposer aux jeunes de rejoindre une communauté de substitution virtuelle dans un espace virtuel. Ce n’est que récemment, depuis la prétendue installation du califat d’Abu Bakr Al-Baghdadi de l’Etat Islamique (EI) que le territoire proposé aux jeunes embrigadés est devenu réel et concret : territoire situé sur les puits de pétrole de Syrie et d’Irak, où l’EI a planté son drapeau.

im1 Abu Bakr Al-Baghdadi portant un turban noir, tel le Prophète, durant un prêche.

I.2.1. Internet, un moyen de communication virtuel pour une communauté de substitution longtemps restée virtuelle.

Jusqu’à ce que l’Etat Islamique plante son drapeau pour déclarer qu’il mettait le califat en place au travers de la Syrie et de l’Irak, les radicaux attiraient les jeunes dans une sorte d’espace virtuel sacré. L’espace virtuel sacré apparaissait comme le seul territoire réel du point de vue du groupe radical, à partir duquel il était possible de se protéger et de combattre le « chaos du monde perverti ».

On retrouvait alors « l’expérience religieuse primordiale, homologable à une “fondation du Monde”[2]» de tout croyant, à la différence près que l’espace sacré à partir duquel l’homme religieux s’oriente, fait habituellement partie du monde réel.

En effet, l’espace sacré des religions traditionnelles (l’église, le temple, la synagogue, la mosquée…) se différencie de l’espace profane, mais comprend toujours une ouverturepar laquelle on peut passer d’un espace à un autre. L’espace sacré ouvre sur l’espace profane. La frontière est réelle. Elle peut être difficile à traverser, sous certaines conditions, avec certains rites, mais elle comporte toujours un passage.

Faire miroiter un espace sacré qui n’existe pas, qui n’est rattaché à aucun endroit réel renforce l’isolement du groupe radical puisque la distance entre le monde sacré et le monde profane est infinie.

Il n’existe pas de seuil entre les deux. Aucun passage n’est possible, ni dans un sens ni dans l’autre. Aucune installation non plus. Le « pur religieux » reste le seul support existentiel. Les jeunes sans attaches restent des particules volantes.

Jusque-là, L’islam radical permettait donc d’avoir le sentiment de sortir du monde réel pour entrer dans un temps virtuel, un temps sacré partagé avec Dieu.

Des études antérieures ont montré que la question de l’absence de lien à un territoire était une des caractéristiques des jeunes touchés par le discours de l’islam radical. Ils se disaient musulmans avant d’être fils d’Algériens, de Bretons ou de Portugais. Olivier Roy a longtemps souligné qu’ils étaient « hors territoire », dans un espace vécu à travers Internet, un espace de réseaux virtuels. Il les appelait des « nomades », même s’ils ne bougeaient pas physiquement : « Ils font leur marché, goûtent et expérimentent, surfent sur Internet[3]». Marc Sageman [4] arrivait également à cette conclusion en retraçant les biographies des jeunes liés à Al Qaïda : il ne trouvait que des hommes déterritorialisés, sans attaches nationales.

Dans nos dernières recherches, les jeunes suivis avaient aussi cette caractéristique commune de se « sentir de nulle part ». Nous avons mis en exergue que le discours radical fabriquait de nouvelles cloisons étanches entre « groupes élus » et la société, d’autant plus rigides qu’elles étaient dépourvues de tout territoire concret. Il était donc logique que ce discours touche d’abord des jeunes qui se sentaient plutôt « sans territoire », parce qu’il donnait de la valeur à ce qu’ils étaient déjà : l’absence d’attaches était interprétée comme un « signe » positif. Au lieu de leur dire qu’ils devaient s’enraciner, s’insérer, se projeter, le discours radical leur faisait comprendre qu’ils se sentaient de nulle part parce qu’ils étaient « au-dessus » des autres.

Les jeunes touchés par ce discours se vivaient comme des individus globalisés, mondialisés, mais ne se sentaient partie intégrante d’aucune culture et d’aucun espace politique national. C’est d’ailleurs pour cette raison que ce n’est pas dans le but d’élaborer une stratégie politique destinée à conquérir un pays précis qu’ils adhéraient à l’islam radical (à la différence du Hamas en Palestine par exemple).

En juillet dernier, personne ne connaissait encore toutes les conséquences de l’implantation du pseudo « califat » décrété par le groupe terroriste nommé Daesh (ou l’Etat Islamique) : qu’allait produire le passage du virtuel au concret ? L’existence d’un territoire prétendument sacré régi par un prétendu calife allait-t-il amplifier l’autorité du discours radical ou au contraire l’amoindrir en confrontant les jeunes à la réalité (quitter son environnement et ses proches « pour de vrai »)?

I.2.2. Internet est resté le principal moyen de communication depuis le passage du territoire virtuel à un territoire concret

En juin dernier, l’EIIL, l’un des principaux groupes terroristes, se fait appeler désormais "Etat islamique", ou « Daesh » (acronyme en arabe de « Dawlat islamiya fil ‘iraq wa shâm », c’est-à-dire « l’Etat Islamique en Irak et au Levant ». Il désigne son chef Abu Bakr Al-Baghdadi comme "calife" et donc "chef des musulmans partout" dans le mondeet plante son drapeau en Syrie.

Le 29 du même mois, à l'occasion du mois du ramadan, le nouveau "calife" appelle ses partisans à venger les torts causés aux musulmans à travers le monde. Il lance également un appel à la conversion et au « jihad », demande à tous les musulmans de se rendre dans son "État islamique" : « Vos frères, partout sur Terre, attendent que vous vous portiez à leur secours (…) Par Allah, nous nous vengerons » (…) Il n'y a pas de plus bel effort pendant ce mois sacré du ramadan ou pendant tout autre (mois) que celui de marcher dans les pas de Dieu et du jihad, donc (...) prenez la défense de la religion d'Allah grâce au jihad » .

L’existence d’un territoire permet aux mentors de légitimer l’indicible, l’abject, le monstrueux , sur la base d’un discours parfaitement construit, qui répond, toujours par Internet, tel un panonceau de Drive-in, à la liste des « bonnes raisonsde faire le jihad », pêle-mêle : la purification du groupe qui possède la vérité, l’élimination des « faux musulmans » pervertis par l’Occident (tous ceux qui ne leur font pas allégeance), l’extermination de tous ceux qui ne sont pas musulmans, l’hégémonie spoliatrice des Occidentaux, le sacrilège apostat des Chiites, l’assistance aux martyrs, le sacrifice comme preuve de sa foi, etc. Ils vont multiplier les vidéos d’exactions en témoignages bouleversants de victimes, de récits de batailles en fantasmagories historico-guerrières, d’iconographies combattantes en sublimation des martyrs . Sur la toile, chacun peut trouver une bonne raison d’apporter son concours à cette « confrontation finale, afin de régénérer ce monde en déclin ».

La prise du territoire par Daesh a pour objectif de placer les musulmans dans une démarche transfrontalière, au sein de laquelle leur identité et leur statut ne sont plus liés à une nationalité, un Etat ou une origine, mais à Abu Bakr Al- Baghdadi, prétendument « calife ». A leur arrivée, des séances sont organisées pour brûler leurs passeports, afin de bien acter la rupture avec leur ancienne vie.

Cette dimension de territorialité, au travers d’un prétendu califat, sur les bases de ce qu’a connu l’histoire médiévale, rappelle la notion d’espace vital cher à Hitler, dans ses théories d’endoctrinement : une nation se définit par un peuple, une histoire et un territoire.

- Le territoire, nouveau, conquis par le fer et le sang, est la grande réussite de Daesh, puisqu’il est le socle de l’union, le lieu à défendre, la terre de combat, mais aussi l’épicentre de la conquête des autres et du monde.

- Le peuple de départ des extrémistes est pour l’instant cosmopolite, issu d’une multitude de pays, mais il se normalise autour du chaos, des meurtres et de la cruauté, autant de monstruosités qui deviennent les attributs du pouvoir de ceux qui partagent ce territoire conquis.

- L’histoire, quant à elle, emprunte à celle des musulmans conquérants les oripeaux d’une tradition tumultueuse marquée par toutes les splendeurs et toutes les décadences, prisonnière d’un passé flamboyant. L’histoire qui compte désormais, est celle qu’ils écrivent dès aujourd’hui.

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Schéma 5 – Mode d’endoctrinement, à partir des appels des familles - Nov 2014

I.2.3. Des approches physiques conçues selon des techniques de réseautage

Territoire conquis ou non, Internet est la communication idéale pour un fonctionnement basé sur le réseau, ce qui est le cas des groupes terroristes en général. Jean-Claude Salomon[5] rappelle que « les terroristes d’aujourd’hui ne fonctionnent pas dans le vide ni isolément, contrairement aux apparences, maissous la forme de réseaux, quiapparaissentcomme des organismes vivants nourris de dynamique de groupe, souvent plus élaborés qu’on ne le pense, en dépit des apparences de logistiques parfois sommaires ». Il rappelle que « le réseautage est la principale différence entre le terrorisme et la violence urbaine ou une partie de l’activité criminelle, exception faite du crime organisé. Depuis le recrutement en passant par la formation et/ou l’entraînement, le réseau est l’élément-clé du fonctionnement d'un groupe terroriste, si réduit soit-il. »

Dans nos interviews, les familles pointent rapidement le réseau qui a entouré le jeune. Il est souvent difficile de cerner dans quel sens les contacts se sont instaurés : parfois, le jeune tombe sur des vidéos qui parlent de complots (voir chapitre sur le complot), puis s’inscrit dans un groupe « Facebook » qui « lutte contre le complot », et c’est à ce moment qu’un de ses « nouveaux amis » faisant parti de ce groupe commence à lui parler de rejet du monde, puis du besoin de confrontation totale avec ce dernier, puis de « jihad global » [6]. La rencontre physique se fait alors une fois que l’endoctrinement est bien installé, parfois au moment du départ pour la Syrie. Dans d’autres cas, c’est la rencontre avec une personne déjà inscrite dans cette vision de besoin de confrontation avec le monde qui fournit les supports vidéos pour convaincre la future nouvelle victime.

Au niveau des filles, elles ontcomme point commun d’avoir affiché sur leur profil leur intention d’exercer un métier altruiste Je veux faire infirmière pour aider les autres ») ou des photos attestant de leur participation à un camp humanitaire Moi au Burkina-Faso l’année dernière… »). Toutes ont été abordées sur une valorisation de leur engagement pour un monde plus juste, comme s’il existait des sortes de « chercheurs de tête » ou de mots-clés qui permettaient de les repérer.

Des personnes physiques peuvent aussi apparaître sous des apparences différentes : séducteur/petit ami qui met en place une relation de séduction, groupe d’amis ou d’amies qui constituent des relations fusionnelles intenses, ami du même âge qui apparaît comme « un double », « ami mûr » plus âgé qui se présente comme une sorte d’éclaireur…

Le dénominateur commun décrit par les familles ressemble à une sorte d’état d’hypnose qui se met en place au moment des séquences virtuelles : le jeune s’enferme dans sa chambre pour regarder les vidéos, il coupe la communication avec son entourage et ne parle que de ces vidéos avec ses « nouveaux amis » :

« J’ai trouvé une liste de sites internet en favoris sur son ordinateur. C’était écrit mot pour mot les phrases qu’il me répète quand je lui pose une question. »

« Dans un bouquin, j’ai trouvé une feuille où était noté tout ce qu’elle avait le droit de faire et de ne pas faire. »

« Il regardait sans arrêt des vidéos. Quand j’abordais un sujet, il me répondait que dans une vidéo il avait la réponse. »

« Il était dans son monde à lui et ne voulait pas que j’y entre. Quand il sortait d’Internet, c’était pour parler avec ‘son groupe’ de ses vidéos ».

Le processus de répétition s’opère aussi par SMS. Plusieurs parents en témoignent.

« Quand j’ai reçu le relevé téléphonique de ma fille, j’ai remarqué des dizaines de textos par jour relatifs à un même numéro. »

« J’ai fini par confisquer le portable de ma fille, elle recevait des SMS toutes les heures pour lui rappeler ce qu’elle devait faire. ‘’Une sœur‘’ lui demandait si elle avait bien fait sa prière du matin à l’heure, une autre lui faisait des rappels d’invocations, etc. »

Les radicaux remplacent la raison par la répétition et le mimétisme. Pour être identiques, les jeunes doivent avoir une même pensée générale et absolue. La mise en veilleuse des facultés intellectuelles individuelles facilite l’exaltation de groupe. Tout individu incorporé à un tel groupe subit des modifications psychiques. On attend de lui qu’il ne réfléchisse pas, qu’il se contente de reproduire de manière automatique les faits et gestes que le groupe lui demande de faire. Ce processus permet d’éviter des avis contradictoires et des questionnements un peu trop approfondis.

I.2.4. Le passage par la mosquée ?

Les relations à l’islam apparaissent à « géométrie variable » selon les rabatteurs et les réseaux. Le passage par la mosquée n’est pas automatique. L’islam radical peut faire basculer des jeunes sans qu’ils n’aient participé à aucune prière. Certains sont partis ou voulaient partir en Syrie sans qu’aucune pratique religieuse ne soit décelée la veille (alimentation habituelle comprenant du porc, etc.)

Dans d’autres parcours, les radicaux passent par une mosquée pour « convertir le jeune » et renforcer l’alibi religieux de leur endoctrinement. Ceux-là sont au contraire dans une démarche de « conversion officielle » : ils prétendent apprendre l’islam à ces jeunes, et parallèlement entament le processus d’endoctrinement (effacement de l’identité, de la mémoire, de la pensée, etc.). Dans cette stratégie, fréquenter une mosquée renforce la confusion que les radicaux veulent créer, en se faisant appréhender comme de simples musulmans orthodoxes . Cette approche prend plus de temps mais présente certains avantages : elle permet de créer la confusion. En effet, le jeune a le sentiment de découvrir l’islam et de se convertir. Lorsque le processus d’endoctrinement commence à se mettre en place (ne plus voir ses anciens amis, ne plus faire d’activités de loisirs, arrêter les études, etc.), les institutions auxquelles les familles s’adressent alors - professeurs, assistantes sociales, éducateurs, animateurs, policiers - mettent plus de temps à discerner ce qui relève de la conversion de ce qui révèle un endoctrinement sectaire. Les familles se retrouvent seules face au comportement de rupture de leur enfant. Elles-mêmes mettent beaucoup de temps à réaliser qu’il ne s’agit pas de conversion religieuse.

 

II- ETAPES DE RUPTURE DU PROCESSUS DE RADICALITE

Dans nos recherches antérieures, nous avions déjà mis en exergue que pour arriver à subordonner le jeune au groupe, le discours de l’islam radical arrache les jeunes à tous ceux qui assurent traditionnellement leur socialisation : enseignants, éducateurs, animateurs, parents, et même imams lorsqu’il s’agit de musulmans.

Le discours des radicaux n’invente pas une nouvelle culture mais cherche à couper les individus de leur culture, afin de privilégier ce qu’ils appellent le « pur religieux ». Le sentiment que la société sécularisée est païenne aboutit à la nécessité de la primauté du groupe. Autrement dit, pour éviter de tomber dans le déclin général, il faut développer un sentiment d’appartenance à une communauté plus pure, au-dessus du reste du monde. Les musulmans radicaux prônent une version millénariste et apocalyptique du monde où seule l’unité des « vrais musulmans » permettra de sauver la planète contre le Mal occidental. Tous ceux qui ne font pas partie du groupe purifié sont considérés comme des « ennemis de l’intérieur ». Pour préserver la force du groupe, la « purification interne » constitue donc la priorité des radicaux. « Rester pur » et ne pas se mélanger « aux autres » – c’est-à-dire à ceux qui ne sont pas strictement comme eux, constitue la force principale de leur discours.

Concrètement, cela se diagnostique et se quantifie par l’observation de ruptures sociales du jeune.

 

II.1 LES RUPTURES SOCIALES REPEREES PAR LES PARENTS

La radicalisation ne se repère pas par une visibilité religieuse mais par des ruptures quantifiables du jeune avec son entourage.

II.1.1 La rupture avec les anciens amis

« Elle ne veut plus parler à ses anciens amis du fait qu’ils ne sont pas ‘dans le vrai’. »

« Elle cherche à ne plus croiser ses anciens amis, elle dit qu’ils sont impurs. »

« Quand je lui ai demandé pourquoi elle n’avait plus son Facebook, elle m’a répondu ‘je n’ai plus rien à dire à mes anciens amis depuis que j’ai pris le chemin de la vérité…’ »

II.1.2 La rupture avec les activités de loisirs

« Il a arrêté ses cours de guitare en disant que ça détourne de Dieu et que c’est une tentation d’Iblis ».

« Elle préparait le championnat depuis 3 ans, elle a arrêté les entraînements d’un jour à l’autre en disant que ça la détournait de Dieu . »

« Elle n’écoute plus de musique. Je n’ai pas le droit d’en mettre ni dans la voiture, ni dans la maison. »

« Il n’écoute plus que des Anachid (chants religieux). J’ai posé les règles : je ne mets plus de musique américaine mais il ne met plus d’Anachid. »

II.1.3 La rupture avec l’école ou l’apprentissage professionnel

« Il ne voulait plus aller à l’école en disant que faire un angle droit faisait partie du complot des croisés et des sionistes contre l’islam, puisque ça fait rentrer des croix dans les esprits…»

« Elle ne veut plus aller à l’école. Elle veut rester à la maison avec moi. »

« Ca y est, elle s’est faite renvoyée de son stage. Je la tenais à bout de bras parce qu’à force de refuser de s’épiler les sourcils, de se coiffer, de se maquiller, de porter des vêtements occidentaux, je savais bien que cela allait craquer pour son stage de coiffeuse... Plus on lui disait que ça fait partie du boulot d’être présentable, plus elle devenait repoussante… »

« Après l'obtention de son baccalauréat, elle était prise à Science Po. Sous prétexte que c’était mixte, en un mois, elle y a renoncé pour ‘’se consacrer à Dieu’’ »

« Elle s’est faite virer de son stage de coiffure car elle ne voulait plus coiffer les hommes. »

Tout est mis en place pour se séparer « des autres » (ceux qui ne sont pas élus),de façon à renforcer la force du groupe. Pour reprendre l’expression du Professeur Philippe-Jean Parquet, les Véridiques provoquent une véritable « occultation des repères antérieurs et rupture avec la cohérence de la vie antérieure » [7].

C’est dans cette optique que ces indicateurs sont utilisés par les écoutants du numéro vert : ils aident les parents àévaluer « le niveau de rupture » pour établir le diagnostic de la situation de danger[8]. L’approche est donc centrée sur le comportementet non pas sur le registre de croyance religieuse.

Cependant, la rupture scolaire/professionnelle n’est pas une étape obligatoire pour le départ en Syrie. Certains jeunes sont partis directement rejoindre un groupuscule ou prévoyaient de le faire tout en étant encore scolarisés, et sans avoir baissé dans leurs résultats, tant le basculement a été rapide.

 

II.2 LA RUPTURE FAMIALE A GEOMETRIE VARIABLE

Pour que la primauté du groupe radical soit complète, il s’agit de substituer l’autorité du groupe à l’autorité parentale.

Le basculement dans la radicalité entraîne généralement une forme de transgression, de rupture générationnelle.

Dans nos premiers travaux, la rupture familiale apparaissait nettement, de façon frontale, de manière à empêcher la possibilité minimale d’un « vivre ensemble ». Depuis ces derniers mois, les radicaux apprennent aux jeunes à cacher leur embrigadement, ce qui mène à des situations de clivage et de clandestinité.

 

II.2.1 Les ruptures familiales frontales qui entravent la possibilité de « vivre ensemble » :

Tous les prétextes sont utilisés pour placer le jeune en situation d’auto-exclusion, y compris vis-à-vis de sa famille. L’objectif est bien qu’il ne puisse plus partager de moments avec « les autres », ceux qui ne font pas partis du « groupe élu ». Des éléments appartenant aux différents rituels de l’islam sont absolutisés et normalisés de manière permanente. Il s’agit de faire en sorte que la « pratique dite religieuse » devienne une véritable barrière infranchissable avec le reste du monde, de façon à casser le dernier lien du jeune avec la réalité extérieure, le lien familial.

Par exemple, certains orthodoxes estiment que le musulman qui jeûne pendant le mois du ramadan (l’un des piliers de l’islam) ne doit plus utiliser de déodorant car ce produit entraverait deux exigences : il contient de l’alcool (qui normalement ne doit pas être consommé d’une manière où l’individu perdrait son libre arbitre…) et se présente comme un confort (alors que le ramadan consiste à se mettre en situation de privation). Les radicaux vont se servir de cette interprétation orthodoxe pour convaincre les jeunes que tout produit contenant le moindre alcool est haram (interdit). Ils ne se contentent pas d’imposer cette norme à l’individu qu’ils veulent radicaliser mais amènent ce dernier à imposer cette norme à son entourage. In fine, aucun produit qui contiendrait de l’alcool ne peut exister dans l’espace où ils vivent : « Non seulement elle n’utilise plus de déodorant, mais elle jette les nôtres, et toutes nos bouteilles de parfum. Elle ramène des bouteilles de musc ne contenant pas d’alcool. Cela fait longtemps qu’elle nous a vidé toutes nos bouteilles de vin et d’apéritif. »

Le même processus est utilisé pour convaincre le jeune que toute image est interdite par Dieu (haram). Ils utilisent également un élément de l’histoire de l’islam, qu’ils ôtent de son contexte pour en faire une interdiction générale et permanente, de manière à couper l’individu du reste de la société. En effet, avant la fondation de l’islam, les tribus se combattaient pour imposer l’un(e) de leurs 360 dieux ou déesses. L’islam, comme les deux autres religions monothéistes, avait comme ambition de rassembler les croyants dans l’unité d’un seul Dieu et de ramener la paix, d’où l’idée que « la soumission à Dieu » permet d’obtenir la paix (la racine “islam” est commune au verbe « aslama » qui signifie « s'en remettre, s'abandonner » et au mot « paix »). Arrivé à La Mecque, le Prophète a donc détruit les fameuses 360 idoles qui trônaient à la Kaaba et provoquaient des conflits. Depuis, il n’y a pas de représentation animale et humaine à l’intérieur des mosquées pour bien marquer l’unicité de Dieu. Mais pour les radicaux, toute image doit être interdite dans l’univers du musulman : « Un jour, je suis rentré du travail et j’ai cru que mon appartement avait été cambriolé : il avait enlevé tous mes tableaux, arraché mes rideaux, ôté mes bibelots, tous les objets où il y avait une image d’animal ou d’être humain…. Même les chameaux de mon magnifique tapis marocain étaient brûlés… »

Ce processus s’avère extrêmement efficace en terme de rupture sociétale : les témoignages des parents montrent que l’interdiction d’images permettent d’isoler les enfants dès le plus jeune âge : « Quand elle s’est radicalisée, ma fille a refusé les draps que je lui ai offert pour son bébé parce qu’il y avait des lapins brodés dessus. Quand j’ai acheté une poupée, elle lui a enfilé une chaussette sur sa tête… Elle a également interdit toutes les peluches. C’est pour cette raison qu’elle ne veut ni l’inscrire en crèche, ni la confier à une nourrice, ni me la laisser quelques heures… » Les radicaux interdisent aussi le cinéma et la télévision.

L’alimentation constitue aussi un moyen efficace de placer le jeune en rupture. Les radicaux, après avoir redéfini la notion de halal de l’islam, ont mis en place une théorie du « complot du porc » qui tend à persuader les jeunes que les industriels cachent volontairement de la gélatine de porc partout : « Les repas en commun sont devenus impossibles. Il recevait tous les matins une liste réactualisée qui lui indiquait qu’il y avait du porc caché dans toutes les confiseries (bonbons, sucettes, barres chocolatées, barres de céréales…), nappages, pains, croissants, pains au chocolat, chaussons aux pommes, gâteaux, biscottes, pâtisseries, brioches, le cacao, biscuits, pain de mie, pâtes à pizza, beurre, plats cuisinés, margarine, crème fraîche, crème anglaise, crème dessert, boissons, chips, crème chantilly, glaces, pains à sandwichs, pâte feuilletée, soupes, chocolat, yaourts, mousses au chocolat, sauces … avec toute une liste de marques à boycotter (Nestlé, Danone, Haribo, Miko, Delacre, etc.) et toute une liste des additifs susceptibles de contenir du porc qui n’en finissait pas : E100 E101 E102 E103 E110 E111 E120 E123 E124 E125 E126 E127 E128 E140 E141 E142 E152 E153 E160a E160b E160c E160e E160f E161b E161g E163 E170 E210 E213 E214 E226 E234 E252 E270 E280 E322 E325 E326 E327 E328 E329 E334 E335 E336 E337 E338 E339 E340 E341 E400 E401 E402 E403 E404 E405 E406 E407 E408 E411 E412 E413 E414 E418 E420 E421 E422 E430 E431 E432 E433 E434 E435 E436 E440 E441 E442 E450 E460 E461 E462 E463 E464 E465 E466 E470 E471 E472 E473 E474 E475 E476 E477 E478 E480 E481 E482 E483 E488 E489 E491 E492 E493 E494 E495 E542 E550 E553a E553b E570 E572 E601 E620 E621 E622 E623 E630 E631 E632 E633 E634 E635 E640 E742 E901 E904 E905 E907 E913 E920 E921 E951 E1100 E1517 E1518 »…

Ce parent résume bien la difficulté de maintenir une relation avec un jeune endoctriné : « On ne peut plus faire de ciné car les images sont interdites, on ne peut plus aller au resto car il y a du porc caché partout, on ne peut plus faire de sport car il y a la mixité. La télé, c’est Satan. Comment refaire du lien dans ces conditions ? »

Progressivement, les parents ressentent une certaine « désaffiliation ». Ils ont le sentiment de perdre leur enfant.

Déchoir les parents de leur légitimité et donc de leur autorité constitue l’un des objectifs principaux des radicaux . Cela s’opère de la même façon dans les familles athées, juives, chrétiennes que dans les familles musulmanes.

Le mode opératoire se peaufine par le mariage quand il s’agit d’une fille :

« Elle a écrit sur son deuxième Facebook ‘’Je cherche un « mahram » (tuteur) pour remplacer mon père, puisque celui-ci n’est pas musulman’’ ».

« Lorsqu’elle m’a appelée de Syrie, elle m’a passé ‘’son émir’’ qui voulait mon consentement pour son mariage, car elle lui avait dit que je faisais la prière. J’ai rusé et j’ai répondu ni oui ni non pour gagner du temps… J’ai dit que je voulais rencontrer le marié. Au bout d’un moment, ils ont mis la pression et j’ai fait l’erreur de les menacer. Immédiatement, ils m’ont déchu à la fois de mon rôle de père et de musulman, ce qui va ensemble. Je n’étais plus qu’un mécréant, donc ils pouvaient marier ma fille avec un « mahram » à eux. Ils ont même convaincu ma fille qui m’a traité de sale mécréant ».

La relation mère-fille est aussi rompue : cela se vérifie tant pour le bébé de 24 mois enlevé à sa mère par un père parti faire le « jihad » que pour les adolescentes embrigadées :

« J’ai reçu un texto pour m’informer que je n’étais plus sa mère ».

« Elle m’a annoncé que je ne pouvais rien lui dire car j’étais athée. »

« C’est horrible, elle est gentille devant moi, mais sur son Facebook, elle dit que je suis raciste, islamophobe, et qu’elle ne me veut plus comme mère. Elle dit qu’elle ne me survit que parce qu’elle se réfugie dans les bras d’Allah. »

« Elle s’en fout que je sois d’accord ou pas, elle dit qu’elle n’obéit qu’à Dieu. »

« Dans son deuxième Facebook, ce qu’elle écrit sur nous est horrible. On est des monstres, le diable en puissance. »

Une fois partie en Syrie, une sorte d’anesthésie affective se met souvent en place, au moins dans les premiers temps. Les parents ont le sentiment que le lien est brisé.

« Ma fille était très liée à son petit frère. Ils étaient collés serrés nuit et jour. J’essaye de le lui passer mais elle ne réagit pas. Elle ne fait que réciter des sourates ».

« Je lui ai dit : ‘’maman elle pleure’’ et elle m’a raccroché au nez. »

« Elle ne demande pas de nouvelles de nous quand elle appelle, c’est choquant ! »

« Tu n’es pas mon pilier, tu n’es pas musulmane, tu n’es rien. »

II.2.2 Le clivage instauré par les radicaux

Plusieurs analyses d’histoires de familles témoignent d’un« dédoublement de la personnalité » des jeunes.L’autorité du groupe s’est substituée à l’autorité parentale sans que les jeunes ne le montrent. Ces derniers n’ont pas changé de comportement mais l’analyse de leur « deuxième Facebook » prouve qu’ils se préparent à partir sans qu’aucun signe ne le laisse prévoir :

« Elle révise son bac S devant nous et en vérité, la police a vu sur son deuxième Facebook qu’elle préparait son mariage religieux et son départ en Syrie 15 jours plus tard. »

« La veille de son départ en Syrie, elle mangeait des petits pois au lardons avec nous. »

« Il était concentré sur son BTS, et il est parti du jour au lendemain. On est musulmans pas pratiquants. Lui il s’était mis à faire la prière entre 12 et 14 ans. Après, il a arrêté. Quand il est parti, il ne pratiquait rien de la religion. Pourtant, on a compris ensuite qu’il avait tout organisé : il avait même fait des petites économies qu’il a récupérées avant de regagner le sud. »

Les radicaux musulmans ont détourné une notion musulmane pour permettre aux jeunes endoctrinés de mentir à leurs proches (« taqiyya »).Mais percevoir la dissimulation comme un produit de l’islam reviendrait à tomber dans la confusion que les radicaux recherchent[9].

Afin de combattre l’autorité du discours radical, il s’agit de rendre visible son fonctionnement et son objectif. Il ne faut donc pas perdre de vue que la dissimulation est au cœur de la clandestinité de tous les terroristes.Jean-Claude Salomon rappelle : « il n’est pas rare qu’ils suivent plusieurs vies simultanément, une vie « normale », voire une vie de délinquant, et une vie de terroriste. » Ainsi chez les Brigades Rouges, certains, hommes et femmes, avaient une vie apparemment normale auprès de leurs proches et collègues de travail, tout en exerçant de fait une activité terroriste. Anna Laura Braghetti qui acheta l'appartement où fut séquestré Aldo Moro et qu'elle habita durant les 55 jours de détention de celui-ci, continua à aller au travail quotidiennement et à déjeuner avec sa tante le dimanche. Il rappelle que dans tous le cas d'espèces, le terroriste clandestin doit changer de nom, veiller à ne pas être reconnu sous son ancienne identité, changer souvent d'allure physique, etc. Dans les « deuxième facebook » des jeunes endoctrinés, leur nom a effectivement changé. Le nouveau nom des garçons commence par « Abu » (père de) et celui des filles par « Umm » (mère de) [10].

La clandestinité n’est pas forcément formalisée et matérielle : lorsque la nature de l’activité n’implique pas de clandestinité formelle, Jean-Claude Salomon remarque qu’elle est toujours au moins un état d’esprit. Cela permet de plonger les endoctrinés dans une vision paranoïaque qui renforce la fusion de groupe et leur isolement vis-à-vis de la société : « tout groupe fermé, replié sur lui-même, se comporte nécessairement en groupe sectaire se méfiant de l’extérieur. »[11] Au fond, L’appartenance à un groupuscule clandestin créé les conditions d’enthousiasme pour cette recherche d’une aventure des temps modernes ; cela suffit à enflammer ceux qui sont dans une quête de sens quant à leur existence.

Plutôt que de parler de « dédoublement de la personnalité » pour les jeunes qui mènent deux vies parallèles (élève sage devant les parents et préparation de départ en Syrie), Serge Hefez [12] préfère parler de « clivage », processus psychologique qui permet de maintenir du lien à la fois avec l’intérieur et avec l’extérieur. Le clivage permet à l’individu de combiner deux niveaux de croyances parfois contradictoires et de passer de l’un à l’autre, comme s’il croyait à différents systèmes de décryptage de la réalité.

Serge Hefez rappelle qu’il y a toujours un lien entre un système de croyances partagées et l’appartenance à un groupe : l’identité d’un groupe est fondée sur le fait que ses membres croient ensemble à la même chose. Il souligne que les croyances deviennent pathologiques quand elles se transforment en convictions qui s’approchent davantage du délire : l’individu n’est plus dans la défense d’une cause, en réaménageant ses arguments selon la confrontation à la réalité, mais se retrouve dans une situation binaire avec le vrai d’un côté et le faux de l’autre.

Serge Hefez analyse le basculement du jeune dans le radicalisme au moment où le clivage n’est plus tenable, parce que l’individu est passé des croyances aux convictions, ce qui arrive quand il se retrouve affilié à un groupe qui fonctionne comme une secte. L’endoctriné n’arrive plus à garder un lien avec son ancienne vision du monde tant la conviction du groupe sectaire a pris toute la place . Un mur s’est construit vis-à-vis du reste du monde.

Il existe des pathologies qui conduisent à enfermer un individu dans la conviction délirante : les paranoïaques décryptent le monde à partir d’un système d’interprétation qui leur est propre. Les troubles obsessionnels compulsifs (TOC) découlent également de la conviction d’une invasion microbienne qu’il faut combattre en mettant en place un système de purification pour s’en protéger : se laver les mains 30 fois par jour, etc.

Dans tous les cas, le passage de la croyance à la conviction sous-tend la nécessité de l’individu de s’affilier, de s’inclure totalement et globalement dans un groupe. On constate que les radicaux instaurent à la fois des T.O.C. collectifs de purification et une vision du monde paranoïaque pour parfaire la rupture du jeune avec le reste du monde.

Pour certains jeunes, le groupe sectaire représente une organisation externe qui régule leur désorganisation interne. Leurs angoisses individuelles sont alors portées par l’organisation paranoïaque. En quelque sorte, la paranoïa est structurée et régulée par le gourou, ce qui procure un sentiment de soulagement et de sérénité pour le jeune endoctriné. Il faudra en tenir compte, lorsque c’est le cas, dans le traitement mis en place pour ce qu’on peut appeler la « sortie de secte » ou le « désendoctrinement ».

Un exemple de clivage sur facebook entre le premier profil (1ère image) d’une jeune mineure et son deuxième profil (le reste des images) où son endoctrinement apparaît au grand jour.

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III – L’EFFACEMENT DES IDENTITES INDIVIDUELLES AU PROFIT DE L’UNITE DU GROUPE

Progressivement, de manière à renforcer l’exaltation de groupe, les ressemblances entre les membres véridiques vont augmenter jusqu’à ce que chaque jeune perde son contour identitaire initial.

Le discours des radicaux ne prône pas une nouvelle culture mais cherche à couper les individus de leur culture.Pour créer cette dépersonnalisation et favoriser la fusion à l’intérieur du groupe, les Véridiques accentuent les ressemblances « entre soi » en imposant une norme vestimentaire et des comportements similaires, qui atténuent les différences familiales et sexuelles. Cela permet dans le même mouvement d’augmenter les différences avec « les Autres » (non véridiques).

Un code est mis en place pour se reconnaître etse distinguer « radicalement » des autres. Ils font en sorte que l’apparence des jeunes soit identique, ce qui efface les choix et les identités individuelles. A l’intérieur du groupe, les uns ne doivent pas se distinguer des autres.

III.1.1 La dépersonnalisation des filles passe par l’effacement du contour individuel

Plusieurs parents témoignent que le premier changement physique constaté concerne le vêtement, notamment pour les filles. Le vêtement est le premier accessoire d’identification et de démarcation. Il devient très visible pour « marquer la différence » dans le meilleur des cas, pour « se couper » de l’extérieur la plupart du temps.

Le port du jilbab ou du niqab (grand voile noir couvrant le corps avec ou sans le visage) est d’autant plus violent pour les parents qu’ils perçoivent nettement l’objectif de l’effacement des contours individuels de leur enfant :

« J’ai vu des photos sur son deuxième Facebook où elle était toute en noir, ça a été un choc… J’ai dû m’y reprendre à dix fois pour agrandir l’image tellement je ne la reconnaissais plus... Etait-ce vraiment elle, ma fille ? »

Tous les parents de jeunes filles endoctrinées ont trouvé des jilbab, le plus souvent cachés dans leur chambre. Pour certaines filles c’est immédiat :

« Elle s’est Jilbabée du jour au lendemain, avec les gants noirs. Ma fille s’est transformée en chauve-souris. »

D’autres portent quelques jours un voile qui se transforme rapidement en jilbab :

« Elle a évolué à vitesse TGV dans ses tenues vestimentaires (vêtements amples et foncés) puis a décidé de sortir voilée. Puis elle a fini par mettre le jilbab ; tout ça en quelques jours.»

« Elle m’a prévenue qu’elle portait le voile. J’ai accepté. Par contre, quand elle est arrivée avec ce grand jilbab, ça m’a choquée. Ce n’était plus elle. »

« Lorsqu’elle m’a appelée de Syrie, sa première phrase a été : je suis heureuse, je porte enfin mon niqab, c’était mon rêve. »

Rappelons que le port du niqab (visage caché) et du jilbab (visage ouvert) apparaît comme le plus grand succès stratégique des radicaux, car 90% des citoyens français, musulmans et non musulmans, sont maintenant persuadés que cette pratique relève d’une application « au pied de la lettre » de l’islam. Les radicaux ont donc perdu sur le plan juridique - puisque la loi de 2010 interdit toute dissimulation du visage - mais gagné au niveau symbolique. Pourtant, depuis quatorze siècles d’islam, le débat théologique a toujours concerné le port du foulard, jamais celui d’un voile intégral qui cacherait le visage, inexistant dans le Coran. Cette pratique correspond à des traditions ancestrales de quelques tribus isolées en Afghanistan, que seule la fameuse mouvance wahhabite d’Arabie Saoudite a sacralisé ces dernières années. L’islam a donc quatorze siècles et le voile intégral quatre-vingts ans d’existence institutionnelle en Arabie Saoudite (date de l’accès au trône d’Abdelaziz Ibn Saoud en 1924).

Le discours de l’islam radical s’est tant banalisé qu’il touche de nombreuses jeunes filles. Toutes ces jeunes filles ne sont pas endoctrinées par l’islam radical mais seul le discours de l’islam radical prône le port du jilbab/niqab. On peut donc poser l’hypothèse que toutes celles qui le portent ont un contact avec ce discours, directement ou indirectement (une amie, un site, un facebook, un exemple…)

Celles qui sont suivies par le CPDSI dans le cadre du processus de « remobilisation de l’individu » dans le cadre de ce que l’on pourrait nommer « séances de désendoctrinement/déradicalisation » expriment une sorte de « dépendance jilbabienne », ce qui nous laisse penser qu’il existe une dimension de « disparition du corps/enfermement dans une bulle/effacement ou délimitation des limites corporelles » dans la problématique initiale de ces jeunes filles, qui aide le discours radical à faire autorité sur cet aspect « destruction des contours identitaires ».

Le niqab/jilbab est le summum de la civilisation

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III.1.2 La dépersonnalisation des garçons passe par le changement de nom

De tous temps, les soldats (notamment dans les forces spéciales) ont été « nommés » par des sobriquets, des surnoms, voire des noms d’emprunt, qui servaient à masquer leur véritable identité, tout en participant à leur nouvelle réputation. La légion étrangère maintien le mythe de ce changement de nom lors de l’incorporation, faisant soi-disant fi du passé du nouveau légionnaire. Legio Patria Nostra devient emblématique de cette « nouvelle vie » accordée à tous les volontaires. On se moque du passé de la personne et seule compte son abnégation actuelle et son dévouement à la communauté combattante .

La période de la résistance à l’occupant nazi a vu se développer des réseaux d’agents connus exclusivement sous leur nom de guerre : Colonel Passy, Max (Jean Moulin), Lakanal (Chaban-Delmas)…

Pour les jeunes qui rejoignent les rangs de Daesh ou Al Nusra, le changement de nom est un acte symbolique, quasi initiatique, qui marque le changement de vie, de personnalité, d’être social… Le discours de l’islam radical fait croire au jeune que dès lors qu’il intègre le groupe, il va renaître et réaliser son rêve. Pour beaucoup, c’est l’occasion unique d’un renouveau, d’une renaissance. Certains de ces jeunes sont des délinquants récemment convertis à l’islam. Tout ce qui était détesté dans leur vie d’avant est dorénavant compensé par cette nouvelle vie. L’engagement et le combat donne du sens à leur existence. Ce changement passe par la négation du « nom d’avant ». Ils enfilent le costume de combattant au travers de l’apparence physique nouvelle et des équipements de combat (barbe, tunique, drapeau noir de l’EI, porte-chargeurs, kalachnikov…), mais aussi au travers du changement d’identité.

Le changement de nom correspond également à une sorte de rite initiatique qui permet de passer à l’âge adulte. Ces nouveaux noms sont porteurs d’un fort contenu symbolique, dans la mesure où ils fondent leur nouvelle identité sur la paternité, qui est un concept de base dans les sociétés patriarcales. Abdeslam El Difraoui[13] remarque que « intégrer dans leur nom le terme Abou, « père » leur permet de se conférer un titre de respectabilité. Il s’agit d’un signe de reconnaissance du statut d’adulte, qui vaut même si la personne n’a jamais engendré d’enfant : ce statut est très important pour les « jihadistes », futurs martyrs, car en islam les mineurs ne peuvent pas participer au jihad. »

Comme dans un jeu vidéo, source de fantasme guerrier d’où l’on sort systématiquement vivant et très souvent glorieux , le jeune croit que le symbole du changement de nom fait partie du rituel permettant de franchir les portes d’un nouvel univers, d’une nouvelle époque et d’une nouvelle vie. Cette croyance en une possibilité de « renaissance » est fondamentale.

Le voyage des jeunes pour rejoindre les zones de conflit de Daesh ressemble parfois à un voyage d’agrément où ils vont prendre en photo leur progression, les panneaux indicateurs, les étapes, les lieux symboliques comme une frontière, une carcasse de char calcinée ou un poste de garde. Jusque-là, tout reste un jeu teinté d’impatience et d’insouciance. C’est lecircuit tour-operator de l’avant-« jihad » ; presque les mêmes poses, les mêmes sourires enthousiastes. Ils postent sur Twitter ou Facebook leurs messages, leurs photos ; leurs commentaires zélés cherchent à convaincre d’autres jeunes de les imiter. Tout semble si simple.

Puis vient l’arrivée dans les bases arrière. La période de la rencontre avec les autres combattants les mène au comble de l’euphorie : tous ces guerriers revenus du front paraissent plus grands, plus durs, plus fantastiques, plus redoutables. Ils semblent incarner une race de seigneurs. Le processus d’identification narcissique fait alors son œuvre. Chaque novice s’impatiente de gagner les rangs des combattants.

La jeune recrue croit pouvoir survivre psychologiquement à cette épreuve, car elle incarne la toute-puissance d’un nouveau personnage mystique : celui à qui tout est permis. Celui qui a droit de vie et de mort sur chacun. Un démiurge sanguinaire, instrument de la volonté de Dieu.

Quoi de mieux que de commettre ces exactions sous le nom d’emprunt d’un nouveau héros : Abou X… Les idéologues du « Jihadoweb » ne se sont pas trompés et ils demandent aux candidats au départ de choisir rapidement leur nouveau nom de combattant. Le « film dont vous êtes le héros » prend racine ici, par le choix du nom de guerre. Internet, Facebook, Twitter, serviront à témoigner de l’aventure.

On voit donc toute l’importance du changement de nom pour ces recrues et toute la stratégie d’effacement à la fois de l’identité et de la culpabilité.

 

IV- LA THEORIE DU COMPLOT POUR UNIFIER LA FUSION DU GROUPE

Pour arriver à annihiler toute singularité chez l’individu, le discours radical a besoin que le jeune soit persuadé d’éprouver les mêmes sentiments que « ceux du groupe », jusqu’à ce que l’identité du groupe remplace sa propre identité. Les parents témoignent d’un sentiment de paranoïa transmis à leurs enfants : puisque les Véridiques leur font croire qu’ils sont « élus » pour régénérer le monde, il faut auparavant les persuader de l’existence d’un complot des plus forts sur les plus faibles.

 

IV.1 LA MISE EN VEILLEUSE DE LA RAISON FACILITE LA FUSION DE GROUPE

Effacer les contours identitaires permet de construire une pensée unique et d’éviter les avis contradictoires. La mise en veilleuse des facultés intellectuelles individuelles facilite la fusion. Tout individu incorporé à un tel groupe subit des modifications psychiques, un peu comme s’il était en état d’hypnose. On attend de lui qu’il ne réfléchisse pas, qu’il se contente de reproduire de manière automatique les faits et gestes que le groupe exige. Remplacer le raisonnement par le mimétisme correspond à la logique de l’islam radical qui fonde son existence sur la rupture avec les civilisations.

Le jeune ne doit pas poser de questions mais évacuer son doute. Questionner revient à douter de Dieu et à prouver qu’en fait, on n’est pas élu. Si on est un élu pour posséder la vérité, on comprend sans poser de questions :

« J’ai vu une conversation sur son Facebook, elle posait des questions sur certains sujets, les réponses oscillaient entre la menace et la déception. On lui a répondu qu’ils étaient déçus, qu’ils pensaient qu’elle faisait partie des élus mais que finalement ça n’était peut être pas le cas. Dieu lui mettait des obstacles et elle devait être capable de les franchir. »

Pour les enfants partis en Syrie, les parents racontent que pendant longtemps, ils ont l’impression d’avoir des robots à l’autre bout du fil :

« Quand j’avais ma petite sœur au téléphone, elle me débitait du copier-coller, toujours la même chose, le même blabla. Elle disait qu’elle mangeait bien, qu’elle allait bien, ou des phrases religieuses qu’elle ne comprenait même pas. »

« Quand j’osais poser des questions sur le pourquoi de son départ, elle me récitait des sourates. Quand je lui demandais de rentrer, elle me répétait toujours : ‘’Ma place est ici. Dieu m’a choisi.’’ »

Quand un jeune sort du mimétisme, celui qui le surveille le sanctionne :

« Ma fille s’est mise à pleurer, à dire qu’elle voulait rentrer, le téléphone a coupé. Quelqu’un a raccroché. »

« Ma fille commence à me dire qu’elle veut rentrer, que je lui manque. Tout de suite ça coupe. Quelques heures plus tard, j’arrive à l’avoir. Mais j’entends une femme murmurer à côté d’elle. »

 

IV.2 LA PERMANENCE DE LA PARANOIA CHEZ LES ACTIVISES VIOLENTS

Il est intéressant de remarquer que les activistes juifs et chrétiens, même s’ils apparaissent actuellement beaucoup moins nombreux que les musulmans, ont les mêmes modes opératoires : c’est le sentiment de persécution qui justifie à leurs yeux leur passage à l’acte, qu’ils ne qualifient jamais d’acte terroriste[14] mais de « résistance », d’« opération justice », de « manœuvre défensive », de « stratégie rendant nécessaire l’usage de la force »… Ils sont dans une lecture paranoïaque de la réalité. Lorsque les chercheurs s’entretiennent avec les activistes juifs d’Israël, ils comprennent que « ce qu’ils défendent n’est pas uniquement Israël en tant qu’entité politique mais aussi un idéal de société juive, dont les racines sont très anciennes [15] », parce qu’ils considèrent que le peuple juif est en position de victime oppressée depuis la nuit des temps et le sera toujours. La création d’un gouvernement palestinien sur la rive ouest du Jourdain représente, aux yeux de ces activistes, un danger non seulement pour Israël, mais pour les juifs en général ainsi que pour le judaïsme. Leurs actions violentes ne sont selon eux que des épisodes d’une guerre invisible menée à leur encontre, pour les empêcher de créer un État juif religieux (seul espace où ils pourraient survivre), et dans laquelle leur camp doit combattre les Arabes et les juifs laïques.

Le processus est le même pour les activistes évangélistes, qui font également partie de nombreuses milices. Les théoriciens de la Reconstruction, premier mouvement terroriste revendiquant son appartenance au christianisme, se proposent de reconstruire la société chrétienne en faisant de la Bible le fondement des lois de la nation et de l’ordre social. Dans cet objectif, ils poussent les chrétiens à prendre le contrôle de chaque institution « au nom du Christ ». Mais il ne s’agit pas seulement de combattre l’État laïque : ces théologiens soutiennent que les chrétiens, en tant que peuple élu, seront amenés à dominer le monde. Quant au mouvement de Christian Identity, deuxième mouvement terroriste chrétien, il promeut une véritable haine envers le reste du monde. Les terroristes adeptes de Christian Identity et de la théologie de la Reconstruction « citent volontiers les combats menés par l’archange Michel contre les manifestations du mal et les comparent à la “guerre cosmique” cachée, qui opposerait aujourd’hui les forces du bien et celles des ténèbres [16] ». Lorsque l’un d’entre eux met le feu à une clinique (sous prétexte que les médecins seraient des meurtriers puisqu’ils y pratiquent l’avortement) et tue le personnel et les malades innocents, « il ne s’agit pas pour lui de crime vengeur ou haineux mais bien des premières salves d’une action défensive, d’une lutte pour sauver l’âme de la nation américaine tout entière, assaillie qu’elle est par les ténèbres païennes [17] . »

Le sentiment de persécution doublé d’une volonté de « sauver un monde dépravé » se retrouve chez les activistes des trois religions monothéistes, quel que soit le contenu de leurs textes respectifs sur la violence.

IV.3 DE LA THEORIE DU COMPLOT A LA THEORIE DE LA CONFRONTATION FINALE

Convaincre le jeune que le monde est régi par des sociétés secrètes qui veulent détruire les peuples correspond à une stratégie affinée. Un jeune qui tape un mot-clé comme « injustice » ou « publicité mensongère » peut être entraîné, de vidéo en vidéo, dans un tourbillon qui lui prouve que le monde n’est que « mensonges et complots ». Les vidéos les plus endoctrinantes ne se trouvent pas au premier clic, mais finissent par être accessibles sur la bordure extérieure de YouTube, comme n’importe quelle autre vidéo dont le système de tri estime qu’elles ont un lien entre elles, via le système courant des mots-clés utilisés. C’est le principe cumulatif et participatif d’Internet qui permet aux réseaux intégristes de ramener finement les jeunes à eux, alors que bon nombre ne se posaient aucune question spirituelle mais souhaitaient uniquement combattre les injustices.

Une succession d’étapes persuade le jeune que la seule façon de combattre ce complot et les injustices qui en émanent, revient à rejeter le monde réel. Puis, à partir du rejet du monde réel, on lui injecte l’idée que seule une confrontation totale et finale pourra changer les choses.

IV.3.1 Une première série de vidéos persuade le jeune qu’il vit dans un monde corrompu de mensonges

Lorsque l’on retrace le processus d’endoctrinement, il apparaît que les vidéos de l’islam radical n’apparaissent que dans un deuxième ou un troisième temps. De nombreux jeunes ont d’abord visionné sur les réseaux sociaux des vidéos qui contestent le système productif (alimentation, médicaments, vaccins, écologie, publicité, etc.), avec plus ou moins de justesse. Une partie de leurs messages s’appuie sur des faits de la société de consommation, avérés ou vraisemblables, tels que des médicaments qui s’avèrent nocifs protégés par les firmes pharmaceutiques, le scandale de la vache folle, les méthodes publicitaires mensongères par leurs canons de beauté retouchés par ordinateur, certaines pratiques commerciales présentant un simple objet de consommation comme l’apothéose de l’épanouissement humain, les messages subliminaux « à caractère provocateur ou sexuel[18], » etc.

Ces vidéos ne sont pas nocives en elles-mêmes, si elles sont regardées de manière isolée.Mais leur cumul sur tous les sujets polémiques (écologie, santé, alimentation, finances, guerres…) repris sous l’angle du complot tel que « on te cache la vérité dans ce monde corrompu », immerge le jeune dans une vision du monde où « tout n’est que mensonge ».

Le jeune a alors le sentiment d’avoir trouvé « la vérité cachée » qui explique à la fois son mal-être et l’état déplorable de la société. Se croyant en sécurité parce qu’il est dans le fauteuil de sa chambre, il enchaîne les liens Internet et se laisse entraîner dans des vidéos qui se succèdent les unes aux autres, en le déprimant, le paniquant, mais aussi l’exaltant et le galvanisant.

Ces vidéos non prosélytes servent de moyens d’approche pour les internautes initialement soucieux de vouloir apporter leur pierre à l’édifice pour améliorer le monde, en surfant sur les mêmes principes qu’un média alternatif Internet somme toute « légitime », à tendance « altermondialiste ». Par exemple, cela peut évoquer l‘impuissance des volontés écologistes ou de commerces équitables face à la politique libérale des grands groupes industriels et des multinationales.

Certaines apparaissent comme des vidéos « sincères », construites sur des problématiques et des débats existants. D’autres sont plus polémiques, ciblant insidieusement des faits d’actualités uniquement occultés par les médias. A priori, les mouvements radicaux utilisent les deux sortes de vidéos, grâce au filtrage progressif qui s’opère sur Google de visionnage en visionnage, à l’insu de l’internaute, pour le mener progressivement à eux.

Si cette première série de vidéos ne parle ni de religion ni de radicalisme, elle apparait préliminaire au sectarisme lorsque la multiplication des messages finit par ramener celui qui les regarde vers la conviction qu’il vit dans un monde de mensonges. Lorsque les vidéos font appel à l’émotionnel pur, l’affectivité exacerbée, elles peuvent déstabiliser un individu instable d’autant plus choqué par le cumul des contenus édifiants et quasi-illimités dans leur diffusion.

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Image d’un facebook d’un embrigadé : l’emblème de Daesh qui détient la vérité à droite contre le monde entier à gauche.

 

IV.3.2 Une seconde série de vidéos persuade le jeune que des sociétés secrètes manipulent l’humanité

Une fois que le jeune a le sentiment d’être dans un monde de mensonges, la deuxième catégorie de vidéos veut le convaincre que « le système » met en place cette propagande matérialiste dans le but de détourner les humains de leur propre bien-être et intérêt. Il ne s’agit pas que de mensonges ou d’une déviance dont il faudrait se préserver, mais d’un véritable complot, qui consiste à exploiter le peuple tout en rendant sa vie insignifiante et superficielle. Des organisations secrètes de puissants dirigeraient l’ensemble du monde à l’insu des peuples qu’ils rendent esclaves et éliminent progressivement : chômage de masse, produit toxiques dans les aliments, médicaments nocifs, vaccins mortels, création du virus HIV, passage d’avions qui déversent des sortes d’hormones stérilisantes ou perturbatrices (d’où certaines trainées blanches qui seraient différentes…), etc.

La société secrète la plus nocive serait les Illuminati, que les vidéos accusent de s’infiltrer partout pour prendre le pouvoir et le garder pour eux, y compris au sein des Francs-maçons, autre société secrète qui a participé notamment aux révolutions contre les sociétés royalistes.

Les sociétés secrètes de type franc-maçon sont dans le contexte arabe reliées à la notion d’ « espionnage » [19]. Les vidéos des extrémistes les accusent d’être à l’origine de l’effondrement de l’Empire Ottoman, par un travail d’infiltration (de Mustapha Kamal Atatürk et de Lawrence d’Arabie notamment). Elles les accusent aussi indifféremment de vouloir détruire les religions et les croyances traditionnelles, surtout l’islam, en créant le sionisme. Dans cet objectif, ces sociétés secrètes dilueraient des invocations sataniques par les images, les sons, les allusions et les symboles (poing fermé avec seul l’index et le petit doigt relevé, formant les cornes de Baal[20], l’œil dans un triangle formé par les mains, les 13 marches maçonniques…) dans des shows TV populaires, les clips musicaux, les architectures, les symboles... Par exemple, n’importe quelle image d’étoile renvoie dorénavant systématiquement à ce complot, car elle représenterait le diable (le pouvoir et l’argent qui lui sont associés). La preuve serait constituée par leur présence sur les drapeaux, sur le logo des entreprises, etc. L’architecture du Capitole américain et son jardin, construite de manière à dessiner une chouette, serait un symbole d’une déesse démoniaque (invoqué par les Illuminati lors de rituel satanique, et habillés tel le Ku Klux Klan). Ces vidéos veulent aussi persuader le spectateur que des symboles sataniques sont cachés un peu partout, de l’étiquette d’une boisson aux fruits à tel ou tel immeuble… En mettant l’étiquette d’une boisson au Cola devant une glace, elles estiment qu’on peut y lire l’inscription « No Mecque » en arabe …

Une vidéo de 57 secondes reprenant le logo coca cola

Autre exemple, Les vidéos mettent en exergue que le billet du dollar américain comprend toutes les symboliques des francs-maçons : la pyramide Illuminati en deux parties (symbolisant les peuples à la base et les détenteurs du pouvoir qui surplombent). De leur point de vue, l’œil qui représente pour les francs-maçons l’œil du Grand Architecte de l’Univers n’est que l’œil de Satan. De plus, est inscrit sur le dollar la formulation des francs-maçons de « nouvel ordre ».

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Cette vidéo présente la théorie du complot aux USA et même en France à travers le passeport (4mn32).

D’après d’autres vidéos, ce serait la société secrète des Illuminati [21] qui aurait commandité le 11 septembre, par l’entremise de George W. Bush[22]. Cet attentat serait en réalité un rituel Illuminati à l’échelle mondiale actant la passation de « pouvoir occulte » entre USA et Israël. Selon ces vidéos, les deux tours de Manhattan représentent une sorte de porte spatio-temporelle des forces du Mal et le Pentagone construit sous la forme d’une étoile à 5 branches représenterait le diable. Les détruire serait revenu à honorer Satan qui aurait pu activer la dernière phase de son règne par l’intermédiaire de l’état sioniste. Selon eux, l’attentat du 11 septembre aurait permis qu’Israël devienne plus puissant que les USA affaiblis à la fois par la crise financière et par la guerre en Irak qui en ont découlé. Autrement dit, dans la théorie complotiste, les sionistes constitueraient le degré politique le plus avancé des plans Illuminati.

Arrivent ensuite les films qui associent le nombre 666 (nombre de la « Bête » associé au diable dans l’Apocalypse de Saint Jean) au sionisme parce que ce mouvement veut construire le 3ème temple de Salomon sur l’emplacement actuel de la mosquée Al Aqsa renfermant le dôme du Rocher (3ème lieu saint de l’islam où le Prophète aurait fait son ascension céleste). Les vidéos passent des extraits qui annoncent l’éradication planifiée des Palestiniens, dont les terres sont colonisées année par année. Les vidéos reprennent les déclarations de Théodore Herzl, fondateur du sionisme au début du 20ème siècle, qui annoncent le projet d’aller jusqu’à Baghdad pour s’accaparer la terre sainte, quel qu’en soit le coût pour les populations locales). Pour confirmer le fait que l’état sioniste d’Israël est bien le fait du diable et lié au chiffre 666, ils montrent qu’on peut retrouver 3 fois le chiffre 6 dans l’étoile à 6 branches du drapeau israélien (qui représente l’étoile de David).

Les Illuminatis seraient donc « la lignée de Satan » : les 1000 ans de règne de la monarchie britannique, puis de leurs cousins plus ou moins consanguins américains depuis 100 ans et enfin, depuis le 11 septembre, celui d’Israël, pays apparaissant comme le dernier stade démoniaque de l’empire du diable. Cette « famille de puissants consanguins » chercherait à obtenir la vie éternelle grâce à la science moderne (uniquement pour eux). Ses membres seraient reconnaissables car ils apparaissent comme des « reptiliens humanoïdes » aux rétines de serpents (si l’on regarde bien), à force d’invoquer en secret les anges déchus de Lucifer…

Ces vidéos, mélangeant le fantastique à des faits issus de la réalité, terrorisent psychiquement le jeune et l’amènent à voir des « forces sataniques » à l’œuvre dans la moindre image, le moindre comportement qui ne partage pas cette vision du monde paranoïaque. « Tout ce qui n’est pas avec nous est contre nous ». Ainsi, les croyances païennes où figurent un serpent (maya, hindouisme…) autant que le Christianisme, puisque l’auréole du Christ dans les représentations signifierait en réalité un soleil/œil satanique se cachant derrière un démon, se combattent au même niveau. Arrivé à ce stade, le jeune est persuadé que le Mal l’entoure et que ces extraterrestres démoniaques vont anéantir l’humanité.

 

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 Créée en 2011, « The Signs » est la première série traitant des signes de la fin des temps. Elle sert véritablement d’avant-propos[23] aux vidéos des terroristes.

 

 

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 Une deuxième série a vu le jour, produite par les mêmes réalisateurs en 2013: «The Arrivals ». 

 

 

La vidéo reprend l’introduction de la série the signs (2mn)

 

Il est intéressant de noter que la Franc-Maçonnerie avait attiré les derniers sultans ottomans et l’interlocuteur d’une des plus grandes figures de l’islam du Maghreb au 19ème siècle, l’Emir Abdelkader Al Djezairi. Cela montre bien que ce mouvement ne va nullement à l’encontre des religions par essence et de l’islam plus particulièrement.

Pour exemple, on voit dans le plafond de cette mosquée ottomane[24] au Caire des liens assumés entre Franc-maçonnerie et Islam au 19ème siècle.

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On aperçoit nettement l’équerre et le compas à l’intérieur de l’édifice musulman.

IV.3. 3 La troisième série de vidéos persuade le jeune que seule une confrontation finale avec le monde peut sauver l’humanité grâce au « vrai islam »

Dans cette dernière étape, les vidéos accentuent l’idée que les sociétés secrètes sataniques veulent détourner les hommes et les femmes de Dieu.

Par exemple, certaines font écouter des extraits de morceau de rap à l’envers, où l’on entend à plusieurs reprises « Fuck Jesus ! »[25]. Elles prétendent que d’une manière générale, Satan serait évoqué avant l’enregistrement de la copie master dans de nombreux styles de musique comme le rock…

Mais les sociétés sataniques s’attaqueraient particulièrement à l’islam, seule solution pour combattre le Mal . Ces vidéos ont pour but de prolonger et de parachever la phase d’« endoctrinement » (de manière à déboucher sur la phase d’« activiste ») et commencent par mettre en exergue des images de nature encensant la beauté de la création d’Allah, des images enchanteresses dans lesquelles la magnificence provient de toute évidence d’un Créateur appliquant l’arithmétique du nombre d‘Or (coquillage, fleur, vagues, etc.), de même que « les parfaites proportions de l’homme » ( longueur du bras divisée par celle de l’avant bras, celle de la taille par celle de la poitrine, etc.).

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Image reprise des dessins de Léonard De Vinci et utilisée pour appuyer leur discours.

Se mêlent à ces images réconfortantes des courts extraits détournés de témoignages émouvants de convertis profondément et sincèrement touchés dans leur parcours personnel, d’interviews de scientifiques qui estiment que la constance gravitationnelle ne peut exister que grâce à Dieu, d’anciens personnages de l’histoire comme Lamartine qui font l’éloge du prophète de l’islam, etc.

Arrivent alors des vidéos de recrutement qui peuvent être de durée variable et de style très hétéroclites : un teaser de quelques dizaines de secondes ou un prêche wahhabite alarmiste et anxiogène sur les risques d’aller en enfer, ou au contraire, un clip musical excessivement mélodramatique sur les bienfaits de la conversion à l’islam. Les vidéos peuvent aussi prendre la forme d’une longue série en ligne qui reprend les méthodes de déstabilisation psychique des sectes traditionnelles, en y rajoutant l’impact visuel d’une bande-annonce d’un film à gros budget hollywoodien sur fond de religiosité islamique exacerbée. Accompagnées de musiques grandiloquentes et guerrières, ou au contraire très mélodramatiques et touchantes, un savant mélange structuré et progressif se présente, intercalant des séquences « réconfortantes et mystiques » avec des séquences « effrayantes et psychédéliques ». Régulièrement commentées tel un documentaire TV professionnel, ces vidéos sont entrecoupées d’écriteaux mentionnant un verset du Coran ou de messages alarmistes, qui finissent par devenir hypnotiques et envoûtants.

La force de ces vidéos consiste à arriver à convertir un internaute qui ne se posait aucune question spirituelle mais se trouvait au départ plutôt dans une démarche de bataille contre les injustices. Une fois immergé dans cette vision du monde où tout n’est que mensonges et complots, il en ressort persuadé que l’islamophobie n’est que la facette ultime du complotisme. Les forces sataniques s’attaquent à l’islam parce qu’il constitue la seule chance de les combattre. Devenir « musulman » devient l’unique façon de détruire ces sociétés secrètes qui veulent anéantir l’humanité.

 

Cette vidéo a été produite par Omar Omsen il y a déjà 4 ans (1mn36).

L’absence de références en matière de religion musulmane (voire de véritable réflexion personnelle un peu poussée sur ces thèmes du religieux et/ou du spirituel), facilite l’endoctrinement et l’embrigadement. Totalement déstabilisé et chamboulé sur le plan psychique, le jeune révolté par les injustices a suivi goulûment et avec addiction la logique des vidéos au point de perdre toute rationalité et tout esprit critique. Il se retrouve mentalement prisonnier d’une paranoïa qui peut le pousser à entrevoir les pires actes pour faire face « au pire des mondes ». Ainsi « terrorisé », le danger de passage à l’acte terroriste devient possible si le sujet se met à entrer en contact avec des sites radicaux et à côtoyer des extrémistes prônant cette vision sombre et sans concession du monde.

 

V- RENDREAPPARENTE LA MANIPULATION DES NOTIONS MUSULMANES

Les terroristes sont habiles : ils reprennent chaque élément de l’islam, l’ôtent de son contexte et le détournent à leur avantage de sa signification première. L’opinion publique, elle, les assimile à des musulmans orthodoxes.

Quel intérêt ont ces terroristes à se faire passer pour des musulmans ? Grâce à ce stratagème, ils peuvent revendiquer la liberté de conscience, garantie par nos sociétés démocratiques et laïques. Et cela fonctionne très bien. Ces groupuscules ont redéfini l’islam et imposé leur vision du monde totalitaire avec la bénédiction de certaines associations des droits de l’Homme et de « lien social », alors qu’ils conduisent des centaines de jeunes à la rupture socio-familiale et justement « capturent » la conscience des plus fragiles... Au lieu d’appliquer les grilles de lecture d’enfance en danger (plus d’utilisation de la raison, plus de musique, plus de loisirs, plus de sport, plus de mélange avec les camarades, plus d’école…), des professionnels, des militants, des élus estiment qu’il faut « respecter le droit à la différence ».

Nous allons étudier comment ils ont détourné le concept du « jihad », de la « hijra », de la fin du monde, et parodiés des images de l’histoire de l’islam.

 

V.1 LA REDEFINITION DE LA NOTION DE « JIHAD »

Les radicaux activistes font du combat contre les mécréants, les juifs et les chrétiens, mais aussi contre tous les musulmans « dépravés » le principe de base de l’islam. Ils vont imposer la violence comme une obligation, une preuve de foi, puisque cela serait la seule façon de combattre les valeurs païennes qui gouvernent le monde. Pour cela, ils détournent le concept de jihad, qui signifie d’abord l’effort du croyant pour lutter contre ce qui va à l’encontre de son éthique : le mensonge, l’envie, la jalousie… Littéralement, le mot signifie « effort dans la voie de Dieu ». Ce jihad intérieur spirituel et moral est d’abord un engagement envers soi-même.

Ce n’est que sous des conditions très strictes qu’il peut devenir un jihad armé, établi par l’autorité de l’État et non par des individus, uniquement en cas de légitime défense [26] (tout comme dans les autres religions) et qui n’est considéré dans la tradition islamique que comme le « petit jihad » ou « jihad défensif ».

Les terroristes ont redéfini cette notion de jihad. Normalement, en islam, seul un gouvernement peut décider de se mettre en légitime défense si son territoire est attaqué, et selon des conditions très strictes. Il y a un lien entre un peuple, un territoire et la décision d’un gouvernement, seul apte à juger si les conditions sont réunies pour décider qu’il y a légitime défense. Le jihad n’est jamais individuel : comme dans les autres religions monothéistes, seul Dieu décide de la vie d’un Homme.

C’est un des proches de Ben Laden, Abdallah Azzam, qui a rompu avec quatorze siècles d’interprétation de l’islam : il a décidé que le jihad était une obligation individuelle pour tout musulman quel que soit le territoire attaqué. Zawahiri, un autre personnage clé d’Al-Qaïda, a ensuite systématisé l’élimination des « infidèles de l’intérieur » ; autrement dit tous ceux qui n’étaient pas en accord avec cette réinterprétation.

Dans sa relation à la violence, l’islam a connu la même évolution que le christianisme : c’est lorsque l’islam devient religion d’ État que la violence commence. On constate une différence entre les sourates les plus anciennes – sourates mecquoises révélées avant l’émigration à Médine alors que le prophète Mohammed et les musulmans subissaient des persécutions – et les sourates les plus récentes, révélées lors de la construction de l’État musulman.

 

V.1.1 Les sourates mecquoises

À La Mecque, pendant treize ans, le Prophète ne possède ni armes ni armée. Dans les premières sourates, c’est une résistance non violente qui est recommandée. Les « gens du Livre » (juifs et chrétiens, puisque l’islam se présente lui-même comme une religion abrahamique) sont explicitement protégés :

« En vérité, ceux qui ont cru, ainsi que les juifs, les sabéens et les chrétiens, ceux qui ont cru en Dieu, au Jugement dernier et qui ont fait le bien, seront préservés de toute crainte et ne seront point affligés [27]. »

Dieu insiste sur la ressemblance entre les « gens du Livre », issus des trois monothéismes :

« Ne discutez avec les gens des Écritures (Juifs et Chrétiens) que de la manière la plus courtoise, à moins qu’il ne s’agisse de ceux d’entre eux qui sont injustes. Dites-leur : Nous croyons en ce qui nous a été révélé et en ce qui vous a été révélé. Notre Dieu et le vôtre ne font qu’un Dieu Unique et nous Lui sommes totalement soumis [28] . »

D’autres versets expriment la richesse de la diversité et encouragent au dialogue : « Ô hommes ! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle, et Nous vous avons répartis en peuple et en tribus, pour que vous fassiez connaissance entre vous [29] . » Les différences entre les peuples sont présentées comme un choix du Tout-puissant : « Et si Dieu l’avait voulu, Il aurait fait de vous une seule et même communauté ; mais Il a voulu vous éprouver pour voir l’usage que chaque communauté ferait de ce qu’Il a donné. Rivalisez donc d’efforts dans l’accomplissement de bonnes œuvres [30]. » Le Coran va jusqu’à mettre en garde contre les mauvais sentiments : « Que l’aversion que vous ressentez pour certaines personnes ne vous incite pas à commettre des injustices ! Soyez équitables, vous n’en serez que plus proches de la piété ! Craignez Dieu ! Dieu est si bien Informé de ce que vous faites [31]. »

Un verset commande le bon traitement des non-croyants : « Supporte avec patience les propos des infidèles et au moment de les quitter, prends soin de ménager leurs susceptibilités[32] ! », puis un deuxième qui ordonne de les protéger physiquement : « Si un idolâtre te demande asile, accorde-le-lui afin qu’il puisse entendre la Parole du Seigneur. Puis fais-le parvenir en lieu sûr, car les idolâtres sont des gens qui vivent dans l’ignorance [33] . » On trouve aussi : « Dieu ne vous défend pas d’être bons et équitables envers ceux qui ne vous attaquent pas à cause de votre religion et qui ne vous expulsent pas de vos foyers. Dieu aime ceux qui sont équitables [34] . » Enfin, ce verset conseille la discrétion : « Ne prends pas un air arrogant en abordant tes semblables ! Ne te dandine pas avec insolence dans ta démarche ! Dieu n’aime pas les insolents pleins de gloriole [35]. »

Sur l’aspect prosélyte de l’islam, les deux versets les plus connus sont : « Point de contrainte en religion[36]» ; « Il ne t’incombe pas, ô Prophète, de guider les hommes vers le droit chemin. C’est à Dieu seul qu’il appartient de diriger qui Il veut dans Sa Voie [37]… »

 

V.1.2 Les sourates médinoises

Puis le Prophète fuit les persécutions et émigre à Médine en 622. Contrairement aux préjugés et à la version des islamistes, Mohammed n’a pas de projet d’« état musulman » à cette époque. Bien au contraire, il convoque les habitants de Médine – les tribus juives et les tribus arabes non musulmanes – et leur propose un pacte, appelé la Constitution de Médine[38], qui reprend les principes édictés par les versets cités ci-dessus et met les habitants sur un pied d’égalité sans religion prédominante. En la signant, les habitants s’engagent les uns envers les autres à se respecter et à défendre Médine des invasions étrangères.

Ce n’est que dans un deuxième temps, après désaccords et conflits avec ces tribus, que le Prophète passe à la création d’un État musulman . Celui-ci apparaît comme une nécessité et non comme une volonté, encore moins comme « l’essence » de l’islam qui serait par nature politique… Et comme durant l’histoire du christianisme, lorsque l’islam devient « religion d’État », le mélange politique/religion produit de la violence : au nom de Dieu, on produit des jugements, on fait des lois, on doute de la fidélité des uns ou des autres… Les sourates belliqueuses « descendent » à ce moment-là, incitant les musulmans à se battre. D’expédition en expédition guerrière, on assiste à un changement de ton dans le Coran pendant cette courte période. L’islam s’impose dans les conflits, d’abord contre les polythéistes de La Mecque :

« À l’expiration des mois sacrés, tuez les polythéistes partout où vous les trouverez ! Capturez-les ! Assiégez-les ! Dressez-leur des embuscades ! S’ils se repentent, s’ils accomplissent la salât, s’ils s’acquittent de la zakât, laissez-les en paix, car Dieu est Clément et Miséricordieux[39]. »

Il ne s’agit plus de faire confiance aux gens du Livre et de s’enrichir de leurs différences mais de s’en méfier :

« Ô vous qui croyez ! Ne prenez pas de confidents en dehors de votre communauté, qui feraient tout pour vous corrompre, car rien ne leur ferait plus plaisir que de vous voir en difficulté. La haine qu’ils vous portent perce déjà dans leur propos. Que dire alors de celle qu’ils cachent dans leurs cœurs ? Vous voilà donc suffisamment avertis ! À vous d’en juger [40] ! »

Ou, dans le même registre :

« Vous, musulmans, vous les traitez en amis, alors qu’ils vous traitent en ennemis : et vous croyez au Livre dans sa totalité, pendant qu’eux, quand ils vous rencontrent, vous disent qu’ils sont eux aussi des croyants. Mais dès qu’ils se trouvent seuls, ils se mordent les doigts de colère contre vous. Dis-leur : puissiez-vous mourir de rage ! Dieu connaît si bien le fond de leur pensée [41]. »

Puis la violence est prônée contre tous ceux qui sont en discorde avec le Prophète, que le Coran appelle « les hypocrites » puisqu’ils sont accusés de ne pas avoir tenu parole au cours de leur alliance première (le pacte de la Constitution de Médine). Certains versets ne font plus de différences entre les polythéistes et les gens du Livre « hypocrites » :

« Qu’avez-vous à vous diviser en deux clans à propos des hypocrites ? Dieu ne les a-t-il pas refoulés dans le camp des impies pour prix de leurs agissements ? Vous voulez donc remettre dans le droit chemin ceux que Dieu a égarés [42] ? »

« Ils souhaitent tant vous voir perdre votre foi comme ils l’ont eux-mêmes perdue, pour que vous soyez tous pareils. Ne formez pas de liaisons avec eux, tant qu’ils ne seront pas engagés résolument dans la Voie du Seigneur. Mais s’ils optent carrément pour l’apostasie, saisissez-les et tuez-les où que vous les trouviez [43] . »

Comme chez les c hrétiens, les théologiens ont limité la violence en rappelant le principe fondamental de l’islam, qui consiste à distinguer les passages du Coran dits « principiels » – qui énoncent des vérités constantes – et les passages « circonstanciels », liés au contexte historique de la révélation . « Ce n’est pas parce qu’un conflit mentionné dans le Coran se justifiait à l’époque du Prophète qu’il doit être sacralisé et poursuivi de tout temps et en tout lieu [44] . » De plus, les commentaires des savants musulmans stipulent que ces versets circonstanciels ne permettaient pas à des individus de tuer intuitu personae « les traîtres » mais autorisaient le gouvernement à instaurer ce type de condamnation.

Évidemment, les radicaux s’approprient en leur nom propre le « droit de tuer », absolutisent ces versets en les isolant de leur contexte et en oubliant tous ceux de la période mecquoise, qui posent les principes musulmans de base. Le même glissement a été opéré lors des Croisades et de l’Inquisition par les Chrétiens.

V.2 POURQUOI LA SYRIE A-T-ELLE AUTANT DE SUCCES ?

Toutes les religions monothéistes évoquent dans leur récit une « fin du monde »[45]. Dans la version musulmane,elle se réalisera sur la « terre du Sham »,qui correspond à la région appelée Levant en français. Elle englobe la Syrie, mais aussi le Liban, la Jordanie, la Palestine et une partie de l’Irak, voire de la Turquie pour certains.

La première mention du pays de Shâm dans la vie du Prophète apparaît dès sa naissance. Sa mère aurait entendu une voix lui dire : « tu as conçu le Seigneur de cette nation ». Et elle aurait aperçu alors une lumière jaillir d’elle, où elle aurait vu « les châteaux de Busra en Syrie. » Dès le commencement de l’islam, la Syrie apparaît donc comme un lieu ressource. Les récits de la fin des temps se passent également en partie à Damas, clôturant le cycle qui a été commencé.

Le massacre du peuple syrien par le président Bachar al-Assad dans l’impunité totale constitue aux yeux des terroristesl’un des signes de l’imminence de la fin des temps. Du point de vue du discours de l’islam radical, la Syrie est l’actuel théâtre de la prophétie apocalyptique mondiale annoncée par les textes saints.

 

Vidéo tirée d’ « endoctrinement : mode d’emploi » produite par le CPDSI (1mn33)

 

Les terroristes énoncent que « le Mahdi[46] » émergera des légions « jihadistes » actuellement au combat en Syrie . C’est donc là-bas que se feral’affrontement final, « la troisième guerre mondiale », avant de conduire à la fin du monde.Et seuls accéderont au paradis les « Véridiques » qui auront combattu au sein de l’armée du Mahdi. Les autres seront voués à l’enfer. Chaque « Véridique » qui meurt en martyre pourra amener avec lui70 personnes au paradis.

Cela permet de pousser les jeunes à partir et à délégitimer tout individu qui reste en Occident.

Les terroristes déforment le concept de la « hijra » et font croire que tout musulman doit vivre en Syrie (terre du Shâm).

La « hijra » se traduit usuellement en français par la « fuite », l’ « exil » ou l’ « émigration ». Elle évoque le moment historique où le Prophète fut contraint, sous peine de mort, de quitter la Mecque et de trouver refuge à Médine. Une nouvelle ère commence, dite de l’Hégire (mot hijra, francisé). Le calendrier islamique est institué à partir de cette date (622 ap. J.C.) qui marque le début de l’ère musulmane. Dans l’inconscient musulman, cela correspond à une période où les musulmans arrêtent de fuir, font face à leurs ennemis et se mettent sur le registre de la conquête.

Les terroristes essayent donc de convaincre les jeunes qu’ils revivent les mêmes persécutions que le Prophète à la Mecque (interdiction du foulard, stigmatisations dans les médias, discriminations à l’embauche, etc.), ce qui leur permet de décréter que l’Occident est une terre qu’il faut fuir. Ensuite, ils assimilent tous les pays du monde aux adversaires du Prophète qui voulaient le tuer à la Mecque, de façon à décréter que tout musulman restant ailleurs qu’en Syrie est un vendu et ne peut être légitime car il fait partie des ennemis de l’islam.Enfin, arrivés en Syrie/Irak, ils peuvent revendiquer la violence et se mettre sur un registre de conquête. La manipulation du concept de « Hijra » leur permet de semer la confusion avec des éléments directement liés à l’histoire de l’islam.

Vidéo tirée des discours sur youtube de 19HH (31 secondes)

 

V.2.1 Se prendre pour le Mahdî

L'élu inspire toutes les origines et toutes les croyances, car il est un symbole commun à toutes les fantasmagories d'étendard en résurrection. Il devient chevaleresque et guide, Salladin romanesque, quand il tire l'épée Excalibur du Rocher, transformant l'inconnu en un Arthur Pendragon…

Dans l’histoire de l’islam, les récits sont divers sur l’origine du Mahdî, dernier Calife à la fin des Temps, et permettent une interprétation de la part des terroristes dont voici quelques illustrations :

Abu Na’im Al Hafiz[47] rapporte ces propos du Prophète : « le Mahdî est un des nôtres, gens de la famille (du Prophète). Dieu le transformera en une nuit ou en deux jours. »

Ce hadîth indique que le Mahdî ignore sa fonction jusqu’au moment où elle descend sur lui . Cela permet aux terroristes de recruter des combattants en masse de tout horizon. Les évènements antérieurs auxquels les terroristes ont participé dans leur vie n’ont plus d’importance puisque la conversion à l’islam radical permet de renaître pur (drogue, banditisme, vol, viol, blanchiment etc.). La vie dissolue semble même un signe bénéfique puisqu’elle permet à toute personne de se transformer comme l’éventuel Mahdî.

On trouve également ces deux hadiths du Prophète :

- le premier rapporté par Abu Dawud[48] : « s’il n’existait à ce monde qu’un jour d’existence, Dieu le prolongerait pour y envoyer un homme de ma famille qui portera mon nom, et dont le père portera le nom de mon père ; il emplira la terre de justice et d’équité, après qu’elle ait été d’iniquité et de tyrannie ».

- le deuxième rapporté par Mu’awiya Ben Abi-Sufiân[49] : « (...) les gens du Maghreb connaîtront les meurtres et la peur ; ils seront victimes de la faim et de la hausse des prix, connaîtront des troubles et se « mangeront » entre eux. C’est à ce moment-là qu’apparaitra à l’extrémité du Maghreb, un descendant de Fatimâ, fille de l’Envoyé de Dieu, qui n’est autre que le Mahdî devant apparaître à la fin des Temps : il sera la première condition de l’Heure ».

Dès qu’une période de crise survient, ces deux hadîths peuvent être repris et détournés pour parler à toute personne désœuvrée , qui ne réussit pas à s’insérer dans la société. L’expérience d’une crise apparaît comme un élément facilitateur pour recruter. Il constitue le bien-fondé de leur discours puisque leurs combattants ont tous été confrontés à cette réalité à un moment de leur vie.

Le lieu d’apparition physique du Mahdî à la fin des temps issu des différentes traditions orales, renforce également le sentiment des combattants de se reconnaître en lui et justifie la perception d’être « élu ».

Ainsi, Abû Al Dardâ’[50] rapporte d’autres paroles du Prophète : « la meilleure garnison de musulmans au jour de la Grande Mêlée sera située dans la Ghûta, à proximité d’une ville appelée Damas, l’une des meilleures villes de Shâm ».

A partir de cette simple citation, les radicaux peuvent conclure qu’ils sont la « meilleure garnison de musulmans » cités par le Prophète et qu’ils sont donc dans sa droite lignée. Le fait que cette armée soit située dans les environs de Damas justifie la légitimité de leur combat. Damas, de par sa riche histoire spirituelle et religieuse, a un rayonnement fondamental dans le monde musulman, qui explique toutes les attentions des radicaux extrémistes. Avec la dynastie des Omeyyades (661-750), Damas est devenue la capitale d’un empire sunnite qui s’étendait jusqu’en Asie Centrale pendant près d’un siècle. Le califat [51] omeyyade s’y est exercé jusqu’à son renversement par la dynastie des Abbassides (750-Fin du Xème siècle), qui installa ensuite le nouveau califat sunnite à Bagdad.

Le Mahdî, selon un hadith rapporté par Ibn Masud[52], « apparaîtra à la fin des temps au Maghreb « extrême » et portera la victoire sur une distance de quarante milles (...) Aucun de ces étendards ne sera mis en déroute (...) et ils seront confiés à un groupe auquel Dieu a promis le soutien et la victoire : ceux-là constituent le parti de Dieu ». « Le parti de Dieu n’est-il pas assuré du succès » [53]?

Le sens retenu de l’expression « Maghreb extrême » peut recouvrir plusieurs interprétations. Certains y entendent le Maroc qui se dit « Maghreb » en arabe, d’autres considèrent qu’il s’agit de l’Occident (le pays où le soleil se couche) ou encore que cette notion regroupe l’ensemble du Maghreb y compris la Tunisie.

On voit ici qu’à travers les diverses interprétations du texte, le Mahdî peut venir de tous les horizons (une autre version le voit même arriver d’Orient, d’après Ibn Kathir[54]) ce qui permet àtous les combattants d’espérer incarner ce héros. Ainsi, la présence de kattibas[55] composées essentiellement de marocains en Syrie n’est pas un hasard, de même que celles composées de Tunisiens ou d’Européens considérés comme occidentaux.

Ibn Kathir voit également le « Mahdî, comme Muhammad fils de d’Abdallah, le descendant d’Al Hassan, auquel Dieu accordera la guidance en une nuit, alors qu’il ignorait tout de sa fonction[56]. Il reçoit le soutien des gens de l’Orient, dote ses armées d’étendards noirs en souvenir du Prophète, qui, lors de la prise de la Mecque, arborait un étendard noir et s’était couvert la tête d’un turban noir ».

Ibn Kathir rapporte une description des armées que les terroristes reproduisent à l’identique . Ces éléments permettent de comprendre le symbole joué par le drapeau utilisé par les radicaux, leur tenue et leurs turbans noirs. Ils se parent de ces ingrédients pour « être conformes » et légitimes par des preuves matérielles [57] .

 

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Drapeau de l’ « Etat Islamique »

La première partie de la Profession de Foi islamique (Pas de Dieu si ce n’est Dieu), en blanc sur fond noir reconnaît le monothéisme et n’est donc pas spécifique à l’islam. Les terroristes vont jouer davantage sur la deuxième partie de la Profession de Foi pour s’isoler du reste des croyants en la mettant au centre du Drapeau (Muhammad est son Envoyé).

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Empreintes des différent sceaux du Prophète et leurs utilisations

Ils utilisent le sceau du prophète sur le drapeau pour authentifier leur discours et se montrer comme les héritiers directs possédant la vérité. Dans l’histoire musulmane, le sceau vient clôturer et authentifier le dernier message divin.

Ce sceau avait permis au Prophète lors de la fin de sa vie de « sceller » ses lettres envoyées aux dirigeants des empires présents autour de la nouvelle religion pour affirmer la légitimité de celle-ci et les inviter à s’y convertir (lettres adressées à Chosroès de l’Empire Perse, au Négus de l’Empire Abyssin, à Héraklius de l’empire Romain).

En reprenant le symbole du Sceau du Prophète, les armées radicales reproduisent, dans leur vision du monde, la démarche du Prophète en s’affirmant face aux empires modernes (« Impérialisme américain », « Empire Sassanide Iranien »). Ils vont plus loin en obligeant la conversion des populations passées sous leur joug sous peine de mort par décapitation ou crucifixion.

La situation se vérifie malheureusement sur le terrain et notamment en Irak.

Il apparaît ainsi que même à travers l’étendard utilisé par les extrémistes, tout a été organisé de façon à les séparer du reste du monde pour mieux le sauver et à accomplir un dessein divin.

Enfin, les radicaux s’appuient encore sur cette parole du Prophète : « A la fin des Temps, il y aura un Calife qui distribuera sans compter ».

La richesse accumulée par l’ « Etat Islamique » renforce cette conception depuis le cambriolage de la Banque Centrale de Mossoul et la mainmise sur de nombreux puits de pétrole[58] à l’été 2014. Cette manne financière d’une importance jamais atteinte par un groupe terroriste leur permet de développer leurs distributions. La notion de solidarité dans le but d’aider les populations fragiles constitue l’une des bases de la propagande. Leurs vidéos d’embrigadement se partagent entre leur toute-puissance (on les voit exécuter tous ceux qui ne font pas allégeance à leur groupe) et leur générosité (on les voit distribuer des sacs de riz et du pain à des personnes en guenilles, âgées, très jeunes, handicapées…).

Vidéo de propagande sur leur rôle auprès de la population et la fraternité qui les habitent (1mn47).

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Situation territoriale de l’Etat Islamique à l’été 2014.

V.2.2. La conquête jusqu’où ?

Le Prophète a dit également : « l’Heure ne sonnera pas avant que les « Rum » (traduction usuelle les « byzantins » mais traduit par les radicaux par « Croisés ») ne s’établissent à A’maq ou à Dâbiq [59], et qu’une armée, composée des meilleurs hommes de la Terre en ce jour, ne se porte au-devant d’eux. (...) C’est quand ils seront arrivés à Damas que le Messie apparaîtra. Tandis qu’ils s’apprêteront au combat et qu’ils égaliseront les rangs, l’appel à la prière sera lancé. Jésus fils de Marie descendra alors du ciel et dirigera la prière. Lorsque l’ennemi de Dieu l’apercevra (l’Antechrist), il se mettra à fondre comme du sel dans l’eau ; et si Dieu l’avait laissé, il aurait fondu jusqu’à l’anéantissement. Mais Dieu le tuera par la main du Messie qui leur fera voir son sang à la pointe de sa lance. »

Encore une fois, l’application littérale des termes utilisés va permettre aux terroristes de justifier l’attaque divine contre Alep et Damas pour lutter contre l’Antéchrist, libérer ses villes pour favoriser la venue du Messie. Les « Croisés » doivent être probablement interprétés comme les chrétiens maronites de Syrie habitant cette ville et protégés à l’époque par Bashar El Asad.

Abu Bakr[60] rapporte ses propos du Prophète : « L’Antéchrist apparaîtra en Orient, dans une terre appelée Khorassan (région de l’Iran) (...). »

Cette région est une place forte du chiisme. Cela permet aux sunnites radicaux de légitimer le combat contre les chiites représentant les troupes soutenant l’Antéchrist. Le rôle des combattants est donc de les poursuivre partout où ils se trouvent car ils travestissent la vérité du message divin. L’invasion de l’Irak trouve son origine dans cette vision du monde. Ce pays depuis la chute de Saddam Hussein a une politique pro-chiite et doit donc être combattue[61]. Au-delà de la volonté de rétablir un califat, il s’agit pour les combattants de détruire l’Antéchrist quitte à provoquer l’entrée de l’Iran dans le conflit en se nourrissant également des oppositions passées issues de la guerre « imposée [62] » Iran-Irak de 1980 à 1988 (entre 500 000 et 1 200 000 victimes).

Al Nawwas Ben Sa’man[63] rapporte que « L’Envoyé de Dieu nous parla un matin de l’Antéchrist (...). Entre-temps, Dieu enverra le Messie, le fils de Marie, qui descendra sur le minaret blanc à l’est de Damas (...). Tout mécréant qui sera exposé à son souffle périra, et son souffle portera en ce jour aussi loin que le regard ! Il cherchera l’Antéchrist, finira par l’atteindre à la porte de Ludd et le tuera. Puis Jésus se rendra auprès d’un peuple que Dieu aura préservé de l’Antéchrist. Il leur essuiera la face et les entretiendra de leur place au paradis (...).

Selon les terroristes, le lien est manifeste entre cette période qu’ils décrètent être la fin des Temps et la personne de Bashar El-Asad considéré comme une image de l’Antéchrist[64] en raison de sa confession alaouite (une branche du chiisme) et de sa qualité de secrétaire régional du parti Baas, ennemi des radicaux. Il y a donc légitimité à délivrer Damas et la Syrie du joug de l’Antéchrist pour favoriser le retour de Jésus en libérant la mosquée des Omeyyades.

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Minaret blanc de la mosquée des Omeyyades à Damas, avril 2011.

On voit à travers tous ses éléments quels sont les ressorts religieux utilisés par les radicaux pour nourrir leur interprétation et légitimer leur combat. L’essentiel est de marquer par des preuves matérielles la conformité de leurs actions avec les paroles du Prophète. Il est intéressant de noter que le territoire revendiqué par les extrémistes musulmans est le même que celui des extrémistes juifs. Dans leur courant religieux, le Grand Israël fait référence aux territoires promis par Dieu au Peuple juif et qui, selon la tradition, s'étendent « du Nil à l'Euphrate », recouvrant ainsi la Palestine historique (Israël,Cisjordanie,bande de Gaza, leLiban, la Syrie, laJordanie, une partie de l'Irak, une partie de l'Égypte dont le Sinaï.

Derrière tout ce travail de justification, il existe également un objectif plus difficile à appréhender répondant à un besoin du sunnisme « moyen oriental » souhaitant imposer sa vision de l’islam. Il s’agit d’uniformiser les représentations de l’islam à leur profit, en éradiquant tout autre mode islamique de pensée. Cela permettrait alors de créer une sorte de « papauté » du Moyen Orient où les ‘Ulamas (savants religieux), formés à ce mode de fonctionnement, seraient seuls légitimes à pouvoir diriger la communauté des musulmans.

L’établissement d’un nouveau califat islamique, sert aujourd’hui d’alibi religieux à un véritable « nettoyage » de toutes les autres formes islamiques (chiisme, soufisme). C’est ce qui s’est produit récemment dans la ville de Tombouctou avec la destruction des tombeaux de saints locaux par les radicaux d’Al Qaida au Maghreb Islamique (AQMI). Ce nettoyage se poursuit en Syrie avec le (mausolée d’Abraham à Raqqa) et en Irak avec la (destruction à l’été 2014 de la mosquée de Mossoul où reposerait d’après la tradition le corps du Prophète Jonas). La destruction des tombeaux des saints musulmans et des mosquées à forte connotation « soufies » sont nombreuses à Alep et Damas (où est enterré pour cette communauté le plus grand saint de l’islam, Ibn Arabi).

Vidéo tournée à Mossoul lors de la prise de la ville par l’Etat Islamique (40 secondes).

On peut par ailleurs, craindre en Irak les mêmes évènements si les radicaux sunnites venaient à conquérir voire détruire les tombeaux d’Ali[65] et Hussein [66] à Najaf et Karbala (au nord-est de Bagdad). L’Iran, touché à travers les deux grandes figures emblématiques du chiisme, entrerait alors en guerre contre l’EI pour protéger les tombeaux des deux saints.

On s’interroge également sur la volonté des radicaux de réunir les deux grands califats historiques que sont les Omeyyades et les Abbassides à Damas et Bagdad pour n’en constituer qu’un. Cela prouverait la bénédiction et l’héritage dont ils se sentent détenteurs pour accomplir la réalisation de l’islam de la fin des Temps .

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On en voit l’objectif à moyen terme à travers un profil Facebook sur l’été 2014.

V.3 POURQUOI LE SYMBOLISME DU LION ?

On trouve de façon récurrente des images de lion dans les profils facebook terroristes.

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Un exemple de profil Facebook

Le symbole du lion est présent dans toutes les traditions. Il évoque notamment la majesté, la royauté, la force et la suprématie. Dans les civilisations moyen-orientales, le lion est considéré par ailleurs comme le gardien protecteur du temple et de sa progéniture, à l’image du Prophète Muhammad, l’homme qui protège la « Kaaba [67] » et sa communauté.

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Calligraphie arabe ancienne en forme de lion.

Ainsi, dans le « Poème du Manteau[68] », on parle de lui en ces termes : Il a assuré à son peuple, dans la forteresse de la religion, une demeure tranquille, comme le lion habite sans crainte avec ses lionceaux dans des marais inaccessibles. »

Le champ lexical du lion en islam est considérable et la reprise de ce symbole par les extrémistes n’est pas anodine.

Certaines autres figures historiques de l’islam vont être identifiées à cet animal. Cette image du lion va développer toute une littérature arabe (poésies, romans) autour de ces personnages.

Nous les étudierons de manière exhaustive avant d’en saisir pour chacun l’interprétation qui en est faite par les extrémistes.

Ceux-ci ont aussi développé un lien particulier avec les formules poétiques qui se rapprochent davantage de la sensiblerie et de l’émotion à travers leurs vidéos.

Ils cherchent à donner un esprit chevaleresque pour attirer plus de recrues et vont en tirer parti en se définissant eux-mêmes comme des lions combattants.

Au-delà de ces figures historiques, nous aborderons le personnage d’Oussama Ben Laden, le lien qui le rattache au symbole du lion au départ et tout ce qu’il a cherché à développer autour de cette image.

V.3.1 L’identification à Hamza Ibn 'Abd AI-Muttalib (567-625):

Hamza était l'oncle paternel du Prophète et son frère de lait. Ils ont grandi ensemble. D’abord opposant à l’islam , il se convertit et devint l’un de ses plus braves guerriers. C'est à lui que le Prophète Muhammad confia le premier drapeau de l’islam pour mener les musulmans à la bataille de Badr en 624 [69] . Cette responsabilité donna à Hamza l'occasion de montrer son courage, sa vaillance et son engagement au service de sa foi. Il combattit comme un lion à tel point que le Muhammad le surnomma le lion d'Allah (en arabe : أسدالله [70] ) et le lion du paradis par les musulmans (en arabe : [71] أسدالجنة).

L’année suivante lors de la bataille d’Uhud, il fut tué par un esclave abyssin envoyé par Hind[72]. Une fois abattu, il mutila son corps en mâchant son foie [73]. Le Prophète fut saisi d'une profonde affliction et regardant avec tristesse le cadavre de Hamza étendu sur le champ de bataille, il lui dit : « Jamais malheur ne m'a affligé autant que ta mort ! Et jamais je n'ai connu une situation aussi dramatique que celle-ci. Hamza Ibn 'Abd AI-Muttalib est le maître des martyrs[74] . »

Comme tant de héros, Hamza devint une figure de légende. Il devint le personnage auquel ont été attribuées toutes sortes d’aventures fantastiques.

Il est d’autant plus important que les circonstances de sa mort engendreront dans la tradition islamique, la descente d’un verset coranique (sourate 16 – Versets 125-128):

« Par la sagesse et la bonne exhortation, appelle les gens au sentier de Ton seigneur. Et discute avec eux de la meilleure façon. Car c'est Ton seigneur qui connaît le mieux ceux qui sont bien guidés. Et si vous punissez, infligez à l'agresseur une punition égale au tort qu'il vous a fait. Et si vous endurez[75]... cela est certes meilleur pour les endurants. Endure, ton endurance ne viendra qu'avec l'aide de Dieu. Ne t'afflige pas pour eux. Et ne sois pas angoissé à cause de leurs complots. Certes, Dieu est avec ceux qui Le craignent et ceux qui sont bienfaisants.»

Hamza ayant été le premier martyr de l’islam, il est donc valorisant de l’imiter puisque le Prophète le tenait en haute estime et le reconnut comme « martyr Suprême ». Ainsi au titre de leur combat, les extrémistes vont reprendre l’histoire et le rôle de Hamza auprès du Prophète afin de légitimer leurs exactions auprès des endoctrinés ou des personnes rentrées dans le processus :

- ils pardonnent les mauvaises actions faites avant l’entrée en islam, à l’instar de Hamza combattant de l’islam à son origine ;

- ils estiment que montrer sa vaillance au combat suffit pour devenir de bons musulmans, voire des héros considérés comme des lions d’Allah ;

- ils célèbreront la mort des martyrs comme celle de Hamza, et leur gloire marquera la Communauté par le récit de leurs combats, ou la descente d’un évènement heureux pour la communauté (le fait de pouvoir sauver 70 vies est régulièrement évoqué).

Les réseaux extrémistes véhiculent l’image du lion associé à Hamza comme ici :

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Image provenant d’un blog australien musulman à tendance « extrémiste ».

V.3.2 L’identification à Ali Ibn Abi Talib (600-661)

Cousin et gendre du Prophète dont il avait épousé la fille Fatima, quatrième calife musulman, Ali a été un des premiers disciples du Prophète et fut choisi comme son successeur. Il fut assassiné par les kharidjites, branche sectaire à tendance chiite de l’islam.

Il est le prototype du chevalier en islam, et en porte tous les attributs à travers ses exploits militaires. Il participa à presque toutes les expéditions du temps du Prophète, souvent en qualité de porte-drapeau. Sa bravoure devint légendaire :

-Lors de la bataille de Badr (627), il tua un grand nombre d’adversaires.

-Lors de la bataille de Khaybar (628-629), il se servit d’une porte très lourde comme d’un bouclier.

-Lors de la bataille de Hunayn (630), il fut un des braves qui défendirent le Prophète.

Ali reçut notamment la tâche d’aller détruire les idoles. Ses hautes vertus guerrières ont permis d’associer son image au lion, armé de l’épée à deux pointes « Dhul-Fiqar[76] ». Il fut surnommé « Ali le Lion[77] ».

De par le lien privilégié entre Ali et le Prophète, notamment lors des campagnes militaires, les terroristes renforcent l’écho de leur mouvement :

-Ali a été tué par une branche issue des Chiites et donc le combat contre les Chiites est légitime et renvoie à l’idée de venger la mort d’Ali,

- La fonction de chevalier de l’islam représentée par Ali est un des motifs qui pousse les jeunes à se rallier au « jihad » [78]. On parle dans la recherche action du CPDSI de profil « Lancelot ou celui qui cherche l’idéal chevaleresque »,

- La notion de porte-drapeau est la représentation visible de l’engagement à une cause. Rejoindre ce « jihad » pour y mourir, assure d’être reconnu comme chevalier martyr,

- Les extrémistes qui recommandent la destruction des idoles pour faire apparaître la « religion pure », trouvent en Ali une justification à leur doctrine[79],

On trouve sur internet ce type d’images à propos du Calife Ali.

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Image d’Ali comparé au lion d’Allah

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Ali avec à ses pieds le lion

 

V.3.3 L’identification à Khalid Ibn Al Walid (584 - 642) :

Il fut le plus grand guerrier que le monde musulman ait connu et l’un des plus grands généraux de l'histoire, il ne perdit aucune bataille ni aucun duel. Son action militaire a transformé la carte du Moyen Orient. Il réussit durant sa courte vie de chef militaire à faire plier les deux puissances mondiales de l’époque, l’empire byzantin et l’empire perse.

D’après la tradition, il se battit contre le Prophète à Uhud, mais se convertit en 629 [80]. Il participa à la conquête de la Mecque en 630 et fut missionné par le prophète pour détruire l’idole d’Al ‘Uzza[81]. Il reçut ensuite le commandement des musulmans et combattit « comme un lion [82] ». En 631, il fut chargé de convertir une tribu du Yémen.

A la mort du Prophète, il fut envoyé par le premier Calife Abu Bakr sur différents fronts. Il conquit une partie de l’Irak notamment, avant de traverser le désert pour aller prêter main forte aux armées qui combattaient en Syrie. Il y resta pendant que ses troupes retournaient en Irak. Il combattit longtemps encore en Syrie et fit un certain nombre de campagne sur la frontière byzantine avant de mourir.

Il a été qualifié de « Sabre de Dieu » après une victoire contre les Byzantins et comme le conquérant de la Syrie (au cours de plus d'une centaine de batailles).

Lorsque le Calife Abu Bakr en 632 demanda l’avis d’Amr ibn al A'as, un autre grand général du VIIème siècle pendant la période de conquête, celui-ci répondit : « Il est le maitre de guerre ; un ami de la mort. Il a la rapidité du lion et la patience d’un chat ».

Le mausolée de Khalid Ibn Al-Walid se trouvait dans la mosquée de la ville de Homs en Syrie. Celui-ci a été détruit par l'armée syrienne fin juillet 2013. Cette destruction commanditée par Bashar El Asad [83] correspond probablement à une peur que ce personnage n’éveille des vocations au combat.

Les extrémistes portent une attention particulière à cette figure de l’islam conquérant :

- Il est le plus grand combattant et donc tout « jihadiste » doit prendre exemple sur lui ;

- Il a réussi à faire plier des empires comme le voudraient les extrémistes avec l’empire d’Occident comprenant d’après la théorie du complot les Francs-Maçons, Les Juifs et les Croisés (assimilés aux byzantins), les Shiites (assimilés aux Perses);

- Il a participé à la destruction des idoles comme Ali et est donc un modèle à exporter dans la destruction de tombeaux de saints ;

- Il a combattu en Syrie et en Irak dans les mêmes lieux qu’occupent les extrémistes aujourd’hui. Cela renforce d’autant plus l’idée d’héritage de la cause. Son ardeur au combat lui a permis d’être comparé à un lion. Les « jihadistes » n’ont donc qu’à reproduire les mêmes combats.

On trouve sur internet cette célèbre phrase de Khaled Ibn El Walid reprise par les terroristes :

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« J’apporte des hommes qui désirent la mort aussi ardemment que vous désirez la vie ». Khaled Ibn El Walid, phrase reprise sur un site sud-africain extrémiste [84], mais également par Mohamed Merah dans sa conversation avec le négociateur du RAID avant sa mort.

 

V.3.4 La Tribu des « Lions[85] »

En 622, le Prophète avec Abu Bakr fuit La Mecque pour rejoindre ses partisans à Yathrib (Médine).

La tribu des « Lions » est une des deux tribus principales de Médine, avec celle des « Loups [86] ». Fonctionnant de manière clanique, elle n’avait pas d’unité réelle mais se répartissait en factions.

Une délégation de soixante-dix nouveaux convertis rencontre Muhammad et lui font serment d'allégeance (Pacte d'Aqaba). Le Prophète désigne neuf « Lions » et trois « Loups » pour être les chefs de la communauté.

Les deux tribus arabes nouvellement converties à l'islam forment le groupe des « Ansars [87] » du Prophète, et les Mecquois venus avec Muhammad forment le groupe des « Muhâjirûn[88] (réfugiés, émigrés) ». Dans certains noms de personnes, on retrouve la référence à « al-Ansarî » qui signifie que la personne a été un véritable « Ansar » contemporain de Muhammad, ou qu'il se réclame de la descendance d'un tel personnage.

Avec ces éléments de langage, les extrémistes vont s’identifier aux auxiliaires du Prophète pour une partie tandis que l’autre se reconnaîtra dans les Muhâjirûn.

Ils doivent être solidaires avec les gens qui viennent pour une quête noble comme l’ont été les « Ansar » avec le Prophète lorsqu’il a trouvé refuge chez eux.

Ils peuvent devenir chef de communauté pour les plus zélés.

Ils sont les « Ansar » des temps modernes et portent le message divin de la « fin des Temps ».

On trouve sur internet des liens directs entre terrorisme et cette notion d’ « Ansar ».

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Le site hébergé en Belgique en français nommé « Ansar Al Haqq » reprend directement les attributs des auxiliaires du Prophète et parle de lion pour la mort d’un de leur martyr.

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« Magnifique nasheed[89] d'un lion de Jabhat al-Nusra tombé martyr, c'est ainsi que nous le considérons. » ANSAR EL HAQQ.NET

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Image d’Ansar El Ghuraba, site terroriste français, interdit récemment.

 

 

V.3.5 Oussama Ben Laden (1957-2011):

Le prénom Oussama signifie en arabe « le lion » et l’intéressé va essayer d’en jouer pour renforcer la légitimité de son combat.

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Image reprise sur internet.

En 1987, Ben Laden lors de son installation en Afghanistan chercha un endroit où établir son camp. Il trouva un lieu avec une grotte, pour se donner une filiation apparente avec le Prophète Muhammad[90], qu’il nomma Al Masadah, la « tanière du Lion ». Abdeslam El Difraoui décrit Ben Laden comme un personnage « obsédé par l’image qui utilise la « grotte » comme vecteur et symbole de sa communication. Elle sert à la fois de leurre et de métonymie [91] ».

Ce nom de lieu ne fut nullement choisi au hasard, car il renvoyait au célèbre poème du Prophète [92] connu de tout le monde musulman. « Ben Laden vivait dans une illusion romanesque et dans cet univers-là, Al Masadah paraissait tout à fait sensé [93] ». Il y établit sa « base » (qui se dit Al Qaida en arabe), suite à sa victoire inespérée contre les troupes soviétiques qui donnait à sa tanière un retentissement énorme.

La seule explication valable qu’il donne à cette victoire est que « la main de Dieu était encore intervenue clairement dans l’Histoire humaine, comme elle l’avait fait dans les légendes du passé. Les faibles, mais purs de cœur, triomphent contre toute attente[94] ».

Toute l’utilisation des références islamiques va contribuer à développer son « aura ».

On voit cette reconnaissance à travers des forums francophones avec des interprétations fantaisistes sur sa destinée.

Extrait d’un dialogue à son sujet sur un forum (aslama.com) :

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VI-RENDRE APPARENTES LES IMAGES SUBLIMINALES

 

Des images subliminales[95] apparaissent sous des formes diverses et variées dans les vidéos endoctrinantes présentées par Omar Omsen et intitulées « 19HH ». Celles-ci amènent le jeune à se retrouver dans un univers familier et lui permettent d’adhérer plus facilement au discours proposé. Nous avons tenté d’analyser les éléments permettant de faire basculer le jeune plus rapidement.

Nous verrons, à travers les images utilisées, que l’émotion est le moyen de sensibilisation le plus efficace. Les vidéos sont destinées à un jeune public habitué aux images de jeux vidéo et aux films. Elles ont un format court, pédagogique et éducatif : elles les plongent dans un univers familier, dont ils maîtrisent les codes.

Afin de mieux appréhender ce phénomène, nous analyserons ici, dans un ordre chronologique d’endoctrinement, les différentes étapes du processus de diffusion des images subliminales : de la phase d’identification, passant par des supports télévisuels et cinématographique où le jeune est passif devant son écran, (Matrix, le Seigneur des Anneaux) à la participation active virtuelle à travers le jeu vidéo « Assassin’s Creed » qui favorisera ensuite le départ pour une confrontation réelle.

En préambule, il est important de saisir la signification de la production d’Omar Omsen, appelée19HH.

VI.1 LA SIGNIFICATION DU TERME « 19HH »

De par la volonté de s’inscrire dans une filiation sacrée à Oussama Ben Laden, Omar Omsen [96] fait référence à travers le nombre 19 de sa production, aux « 19 Magnifiques », glorifiés par Oussama Ben Laden, qui ont commis les attentats du 11 septembre 2001 aux USA alors que les 2 « H » représentent les deux Tours de Manhattan détruites lors de l’attentat.

Omar Omsen leur rend ainsi hommage de manière subtile sans faire de lien direct avec Al Qaida, pour ne pas effrayer les internautes en phase de découverte du processus et non encore totalement radicalisés.

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L’affiche d’Al Qaida avec les 19 terroristes et Oussama Ben Laden en toile de fond.

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La page Facebook d’Omar Omsen présentant le 19HH.

Le nombre 19, utilisé à la base par Oussama Ben laden, correspond en islam aux 19 lettres composant en arabe la « basmala [97] », formule qui introduit toutes les sourates du Coran et toute action faite par le musulman . Il voulait, par cet artifice, faire comprendre qu’une nouvelle phase de l’islam se mettait en place à partir du 11 septembre 2001.

VI.2 LES IMAGES REPRISES DU FILM MATRIX

Pour continuer tout d’abord dans la théorie du complot, 19HH va chercher des références cinématographiques fédératrices amenant le jeune à ce postulat.

Le synopsis permet de mieux comprendre l’enjeu de ces références cinématographiques pour les endoctrinants. « Un jeune informaticien connu dans le monde du piratage sous le pseudonyme de Néo[98], est contacté via son ordinateur par un groupe de véridiques. Ils lui font découvrir que le monde dans lequel il vit n’est qu’un monde virtuel dans lequel les êtres humains sont gardés sous contrôle . Ce groupe pense que Néo est l’Élu qui peut libérer les êtres humains du joug des machines et prendre le contrôle de la Matrice pour sauver l’humanité [99]». Il va être initié par un maître nommé « Morpheus[100] » à l’art de la guerre et de la clairvoyance. Ce groupe vit dans la terre de « Sion », lieu refuge épargné par la Matrice.

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Morpheus, initiateur de Néo, tenant les pilules permettant l’éveil.

Néo va s’habiller tel un prêtre combattant des temps modernes. Le langage utilisé tout au long du film est très empreint d’ésotérisme. Néo est une représentation du Christ de la fin des temps, car son vrai nom « Anderson [101] », dans le film indique qu’il est « Fils de l’Homme », connu d’ailleurs comme un des noms du Christ dans la Bible.

Les images reprises du film dans les vidéos de propagandes concernent des passages clés faisant toujours référence à la prise de conscience de l’Elu. Néo s’aperçoit que le monde est dirigé et contrôlé par la Matrice, représentation symbolique du complot. Celle-ci a été créée par un personnage appelé l’ « Architecte [102] ».

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Néo en discussion avec « l’Architecte ».

L’image la plus utilisé du film sera l’extrait de la pilule bleu ou la pilule rouge où Néo doit faire un choix entre la vérité, le combat contre la Matrice d’une part, et continuer à vivre endormi dans le mensonge de la Matrice (société) d’autre part. Ce choix est définitif car en faisant partie du système, il le cautionne. A l’instar de la pilule utilisée dans le film pour connaître la vérité, les vidéos du 19HH renvoient le jeune au choix qu’il doit effectuer devant son ordinateur en continuant à suivre le discours proposé ou à vivre dans le monde du complot.

Il est renvoyé à cette idée que les vidéos de 19HH permettent de révéler « les Purs et les Véridiques » du reste du monde pour sauver l’humanité. Le fait de visionner ainsi des images de combat à répétition, où le héros « Néo l’Elu » triomphe systématiquement (mais avec difficulté et endurance) face au nombre de ses adversaires, n’a pas un effet de catharsis. La violence visuelle n’apporte aucun apaisement chez le jeune, il va même la transformer en mimétisme physique, lorsqu’il sera persuadé de la nécessaire mise en application matérielle de la guerre. Une fois que cette transposition du lieu virtuel (Sion où « Néo l’Elu » combat dans le film), au lieu physique (de la Terre du Shâm) fait sens, le jeune peut quitter la France et son monde d’illusions pour la Syrie.

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Vivre dans le rêve ou la réalité, un choix de vie sans retour pour la production « 19HH ».

VI.3 LA TRILOGIE DU SEIGNEUR DES ANNEAUX

L’utilisation de ces images va permettre de développer une thématique déjà approchée à travers la série « The Arrivals », celle de l’arrivée du Mahdi . La trilogie du Seigneur des Anneaux se conclut avec « le Retour du Roi », renvoyant au retour du Christ à la fin des temps. Ce temps est clairement identifié par la vidéo 19HH comme « venu » à travers son titre : « destination Terre Sainte ».

Il apparait nécessaire cependant de revenir sur les deux premiers épisodes pour comprendre le cheminement intellectuel que les terroristes veulent faire emprunter aux jeunes.

  • Premier épisode : « la Communauté de l’anneau »

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Affiche du premier volet de la trilogie « le Seigneur des Anneaux » intitulé la « Communauté de l’Anneau ».

Ce film explique qu’il se forme un groupe d’hommes de bonne volonté voulant sauver le monde. Ils vont devoir affronter un adversaire, appelé « Sauron », bien plus puissant qu’eux et qui veut dominer le monde.

Il est l’expression cinématographique de l’« Antéchrist borgne » de la fin des temps dans l’eschatologie musulmane [103] pour les terroristes. Cet œil est assimilé, dans les vidéos antérieures à celles du « 19HH », à celui présent sur le dollar [104] , qui domine la pyramide et qui n’est autre que celui de l’Antéchrist pour les radicaux.

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Œil de Sauron

La transposition avec le groupe des « Véridiques » de la vidéo est évidente. Ils sont également élus pour sauver le monde en combattant une coalition mondiale liguée contre eux et répandant le Mal sur Terre. C’est la première étape de ralliement qui s’est effectuée avec la création d’Al Qaida en Afghanistan auquel le groupe Al Nusra est rattaché.

 

  • Deuxième épisode : « les Deux Tours »

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Affiche du deuxième volet de la trilogie « le Seigneur des Anneaux » intitulé « Les Deux Tours ».

Dans le second opus intitulé les « Deux Tours », ils vont progresser dans leur voyage initiatique en luttant pour faire tomber les « Deux tours du Mal » afin d’affaiblir le pouvoir de Sauron, l’œil du mal.

La référence aux « Twin Towers » de Manhattan détruites en 2011 par les terroristes est aisée. Ce lieu représente, pour leur vision du monde, le centre mondial de la finance occidentale, et cela permettra d’affaiblir leur pouvoir pour mieux les combattre lors de la confrontation finale.

  • Troisième épisode : « le Retour du Roi »

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Affiche du dernier volet de la trilogie « le Seigneur des Anneaux » intitulé « le Retour du Roi ».

Dans l’espace virtuel créé lors du troisième épisode, appelée la « Terre du Milieu », la bataille finale appelle les gens de foi à combattre les forces du Mal. Toutes les armées n’ayant pu participer aux combats précédents ont l’occasion de combattre le Mal lors de cet ultime affrontement.

Les images tirées du film concernent la bataille finale où le Bien et le Mal s’affrontent pour la victoire. Elles illustrent la fin des temps où le roi de retour, accompagné de ces armées, avance vers le champ de bataille contre les forces du Mal, dans un combat a priori perdu d’avance.

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Les armées du roi et leurs bannières.

 

Ainsi, la transposition du jeune visualisant cette scène est orientée et conditionnée vers un autre espace virtuel complètement sublimé par la vidéo, la Terre du Shâm. Il fera le même combat contre Bashar El-Asad, le « Lion égaré », expression physique de l’Antéchrist toute trouvée pour les combattants, suite au « gazage » de sa population. Par la manipulation des concepts, même si on n’a pas pu participer aux étapes précédentes reproduites par les deux volets de la trilogie (création d’Al Qaida et l’écroulement des tours), on peut se rattraper par la contribution au combat de la Fin des Temps.

  

La pluralité des héros qui combattent « Sauron » dans le film, permettra forcément au jeune de s’identifier à un des personnages mais aussi d’identifier l’interlocuteur de la vidéo :

- Celui qui manipule les armes avec dextérité («Legolas »),

- Celui qui combat courageusement avec de faibles moyens (« Gimli »),

- Celui qui guide spirituellement le groupe (« Gandalf le Blanc[105] »),

- Celui qui se révèle sur le champ de bataille alors qu’il était insignifiant auparavant (« Pippin »),

- Celui qui devient Roi alors qu’il errait sans but sur la Terre (« Aragorn »),

- Celui de princesses décisives rassemblant des armées par leur discours et leur amour pour l’un des héros (« Eowyn », « Arwin »),

- Celui des petits êtres sans force qui apportent une aide décisive (« Sam »),

- Celui des bandits de grands chemins rachetant leurs péchés en participant à ce combat final (« l’armée des morts »).

Ainsi conditionné, le jeune est prêt à reproduire le schéma présenté et faire partie des « Véridiques » avec un rôle idéalisé qu’il s’assigne lui-même.

On passe d’un temps légendaire dans le film, à un temps historique à travers l’actualité puis d’un espace virtuel (la « Terre du Milieu ») à un territoire délimité et sacré (Le Shâm).

VI.4 LE JEU VIDEO ASSASSIN’S CREED

Durant l’adolescence, le jeune se construit, se cherche et s’oppose à ses parents.

A travers les jeux vidéo, le conflit peut se renforcer. Les jeux virtuels et les vidéos sont complétement intégrés dans la vie de cette génération, lui proposant de passer d’un monde virtuel à la réalité. Le jeune devient maître de la situation, il contrôle son environnement et peut influencer l’histoire. Il devient acteur de son propre destin.

A travers le jeu Assassin’s Creed, un dernier cap est franchi avec la possibilité pour les « Véridiques » de se reconnaître entre eux et de demeurer inconnus du reste du monde.

 

VI.4.1 Les fondements du jeu

Le synopsis du jeu permet de comprendre l’intérêt des recruteurs terroristes d’utiliser ce support. « Un héros revit les actions de son ancêtre à l'aide d'une machine nommée « Animus ». Son aïeul Altaïr est un assassin d'élite agissant en Terre sainte au XIIème siècle. Tombé en disgrâce, Altaïr doit exécuter plusieurs missions pour regagner son rang dans sa communauté. Le joueur contrôle librement le héros dans quatre villes dont Damas et Jérusalem, à la recherche de cibles désignées comme néfastes par son maître Al Mu’alim[106] pour ramener la paix sur terre. La secte des Assassins présentée dans le jeu est librement inspirée des hashashin (sur lesquels nous reviendrons plus tard), ainsi que par des récits de fiction comme le roman Alamut[107]».

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Image tirée du jeu

Des similitudes évidentes existent entre le mécanisme de ce jeu et le combat des terroristes : le joueur doit obéir au « Saint » Maître de la confrérie dans l’intérêt supérieur de ramener la paix. Il appartient à un groupe d’élite identifiable seulement par ceux qui en font partie. Le même mode de fonctionnement est signifié dans le « jihad terroriste » lorsque les combattants font le pacte d’allégeance à l’Emir.

Le jeu se déroule sur la Terre du « Shâm[108] » en établissant un lien entre le joueur et des ancêtres musulmans. Pour le « jihadiste », il s’agit d’un retour aux guerres historiques de l’islam conquérant durant lequel il s’identifie à d’autres musulmans illustres.

Ce jeu est destiné à un public jeune plutôt masculin (entre 12 et 30 ans). Chez un adolescent, il peut être assimilé consciemment ou non à des actions proscrites dans le réel.

Assassin’s Creed instaure la règle d’assassiner pour être acteur de la justice divine représentée par le Maître. La progression dans le jeu se réalisera donc par des meurtres comme le « jihadiste » dans sa démarche de purification du monde. Il est le sauveur contre l’injustice engendrée par ceux qui gouvernent. Ce mécanisme peut se transposer facilement en comportement « jihadiste ». Cette transposition est d’autant plus intéressante que le joueur passe d’un univers à l’autre, dépasse les frontières, remonte le temps et change d’époque.

On retrouve également des codes visuels similaires aux deux univers avec l’illustration d’un homme dont on ne voit pas le visage, vêtu d’un habit faisant référence à l’orient, et portant une capuche.

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Image tirée de la présentation du jeu « Assassin’s Creed » où sont présentées les qualités des membres de la Secte des Assassins (honneur, revanche, justice, réponses et liberté).

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Image tirée de la vidéo du 19HH qui cherche à reproduire le code visuel du jeu vidéo.

L’identification du joueur à son personnage l’amène à des réflexes analogues dans le monde réel. Il fait inconsciemment le lien entre le jeu et la vidéo de propagande « jihadiste » qu’il regarde. Le jeune joueur est clairement conditionné à cet univers de violence. Il est désormais en affinité subconsciente à l’univers terroriste qui lui rappelle l’excitation du jeu.

Il semble également important de relever que le jeu reproduit l’escalade de violence constatée en Syrie et en Irak ces derniers mois. En effet, la prochaine version du jeu nommé Assassin’s Creed Unity (sortie le 5 novembre 2014) permettra au joueur de décapiter le roi de France dans le contexte de la Révolution Française . La menace récemment prononcée à l’encontre de la France par l’Etat Islamique et Jabhat Al Nusra ainsi que l’égorgement d’un ressortissant français en Algérie confirment cette tendance. Le message est d’autant plus fort que le terme « Unity » du jeu renvoie à la notion de « Tawhid » en arabe, qui signifie « le retour au principe divin» et qu’il n’existe rien en dehors de Dieu.

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Extrait de la bande annonce de sortie du jeu Assassin’s Creed Unity

L’ensemble de ces supports a permis une identification du jeune devant son écran au modèle de héros proposé.

Au-delà de cette identification, nous verrons que le jeune intègre la doctrine mais également le mode de fonctionnement de l’organisation terroriste. Afin d’illustrer notre propos, nous développerons l’histoire et l’organisation de la secte des Assassins comme modèle de référence pour les terroristes.

C’est donc sur ce modèle que l’organisation de Jabhat Al Nusra - groupe « jihadiste » dont 19HH se revendique - répartit les rôles de chacun et conditionne le jeune à ce type de fonctionnement.

VI.4.2 La secte des Assassins

Il s’agit d’un groupe de personnes surnommé « assassins » ou en arabe « hachachin » présent de 1090 à 1257 principalement en Perse et en Syrie . Ses membres faisaient partie d’une mouvance chiite sectaire et déclarée hérétique par l’ensemble de la communauté musulmane de l’époque (sunnites et chiites confondus). Ils commirent de nombreux meurtres de responsables politiques et religieux musulmans qu’ils considéraient comme traîtres au véritable « islam ». Certains dirigeants croisés furent également pris pour cible.

Leur « Grand Maître » charismatique, Hassan Es Sabbah, fondateur du mouvement était un érudit en sciences islamiques. Il développait un activisme politique parce que « l’injustice du monde reste insupportable et qu’il faut hâter la venue du Règne de l’Esprit » [109] et que seule sa doctrine permettrait de l’établir véritablement. Il a formé toute une organisation lui étant entièrement dévouée, commanditant des assassinats dans des lieux publics et réalisés par ses disciples aguerris au combat, se laissant tués avec fierté, une fois leurs forfaits revendiqués et commis. La réputation de ces guerriers « mêlait hérésie, endoctrinement religieux, obéissance absolue, entraînement intensif, missions-suicides et drogue ».

Cette secte a inspiré de nombreux auteurs (poètes, romanciers) qui ont forcé le trait et l’importance de ce mouvement dans l’histoire islamique.

  • Des similitudes de comportement

Les similitudes observées entre le comportement des « jihadistes » et celui des membres de la secte des assassins portent surtout sur le phénomène de « volontaire de la mort », qui choisit une fois endoctriné, de sacrifier sa vie à une cause qui le dépasse et le conduit sur le droit chemin dans l’au-delà. A travers le jeu vidéo, les nouveaux endoctrinés du « jihadisme » se trouvent donc entraînés (dans les deux sens du mot) à ce mode de pensée bien avant leur départ et le préparent d’une certaine façon au moins virtuellement. Il est intéressant de noter que le jeu vidéo, de ce point de vue, revêt la fonction d’outil de préparation mentale.

  • Des similitudes de fonctionnement à l’intérieur du groupe

Le mode de fonctionnement de la secte des assassins est également intéressant à analyser car il permet de comprendre les méthodes d’endoctrinement qui existaient à cette époque. Les novices subissaient un endoctrinement à l’intérieur des forteresses « à l’aide de techniques physiques et psychologiques éprouvées : on les coupait de leur famille, on réduisait leur temps de sommeil et leur nourriture. Ce mode de vie ascétique leur permettait de mépriser les biens de ce monde, puisqu’ils méprisaient déjà leur propre vie ». On voit comment cela peut se rapprocher du mode de fonctionnement des recruteurs « jihadistes » aujourd’hui.

On peut aisément faire l’analogie entre les deux systèmes hiérarchiques.

Hiérarchisation de la secte des assassins.

Hiérarchisation chez les terroristes « jihadistes »

· Le Grand Maître est tout puissant, il est respecté pour ses connaissances et son contact direct au monde divin.

· Le Calife ou Mahdi est craint, vénéré et ses fidèles réalisent avec lui le pacte d’allégeance.

· Les « Da’is » sont en charge de recruter les novices et de leur enseigner la doctrine sectaire. Ils sont répartis par secteurs géographiques pour y exercer leur pouvoir.

· L’action missionnaire est confiée à des personnes par zone géographique (le message est accessible dans toutes langues), qui permet de toucher un maximum de gens de cultures et de convictions différentes, notamment des non musulmans.

· Les « rafiq » commandent les forteresses et y dirigent les armées présentes.

· Les chefs de bandes armées ont une expérience de terrain qui les légitime. Ils ne jouent pas le même rôle que les chefs missionnaires (Omar Omsen a refusé de diriger les troupes, un rôle qui a été dévolu à des chefs de guerre).

· Les « mujib » sont les novices qui peuvent évoluer dans la hiérarchie suivant les compétences qu’ils développent.

· Les meilleurs soldats avec des noms appropriés seront amenés à évoluer dans la hiérarchie comme les « mujib » de la secte des assassins.

· Les « fida’is » (dévoués) sont les « mujib » qui n’ont pu évoluer, ils sont de simples exécutants des assassinats mais les plus célèbres dans l’histoire.

· les plus mauvais seront désignés pour les attentats suicides pour mourir en martyrs, ou resteront de simples « porteurs d’eau », dédiés à la logistique.

· Les « lassek » sont les populations qui vivaient sous la domination de la secte.

· Les populations sous le joug des radicaux doivent avoir un nom désigné que nous ignorons (femmes, agriculteurs).

Les terroristes combattent les systèmes mis en place dans le monde entier notamment les démocraties à partir d’organisations médiévales pour se donner l’illusion de reproduire un temps sacré où l’islam était en expansion.

Schéma de la hiérarchie dans toutes les sociétés traditionnelles du Moyen Age

 

6 


CONCLUSION PROVISOIRE

La question de départ de ce rapport peut se résumer ainsi : comment le nouveau discours terroriste peut-il depuis cette année toucher des jeunes qui ne sont pas spécialement « fragiles » d’un point de vue social ou familial ?

Comment une jeune femme en deuxième année de médecine ou un jeune homme en plein BTS d’informatique peuvent-ils tout laisser tomber pour se soumettre à des prêcheurs de haine et parfois aller jusqu’à basculer dans la barbarie ?

Quelle est donc cette inhumanité qui contamine soudain des âmes innocentes et fragiles, pas particulièrement tournées sur la cruauté, jusqu’à les transformer en bêtes assoiffées de monstruosité et de sang ?

Il n’est pas question, ici, d’usage de drogues, ni de quelconques modificateurs comportementaux chimiques, et encore moins de basculement dans une forme de folie psychotique passagère, ou totale.

Non, la réalité est bien plus effrayante du fait de sa banalité, puisqu’il s’agit de jeunes qui se sont auto-radicalisés sur internet, au contact de prosélytes habiles.

Les « nouveaux discours terroristes » ont affiné leurs techniques d’embrigadement en maîtrisant l’outil internet, à tel point qu’ils arrivent à proposer une « individualisation » de l’offre qui peut parler à des jeunes tout à fait différents.

Ensuite, ils feront basculer le jeune de l’endoctrinement virtuel à l’embrigadement dans le monde réel.

I - L’INDIVIDUALISATION DE L’OFFRE

Le nouveau discours terroriste offre au moins 5 mythes :

1 – Lancelot ou celui qui cherche l’idéal chevaleresque

Ce type d’identification permet au jeune d’avoir le sentiment d ‘offrir le sacrifice de soi pour l’histoire et la postérité. Son état d’esprit correspond à : « je vais vous sauver malgré vous, vous ne comprenez pas mais en fait, je veux votre bien. C’est quelque chose de noble. Je vous aime encore mais la mission est plus forte que la raison.»

Ces jeunes sont dans une cause qui les dépassent et gardent un lien avec les parents une fois partis, jusqu’à la réception du SMS du groupe qui indique qu’il a « réalisé sa mission »...

   

 

Version masculine : le chevalier héroïque

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2 – MERE TERESA OU CELUI QUI PART POUR LA CAUSE HUMANITAIRE

Ce type d’identification concerne la plupart des filles mineures. Ces dernières se destinaient à des métiers de don (infirmières, médecins, assistantes sociales, etc. )

« Elle m’a dit qu’elle préférait aller voir des choses horribles que de rester aveugle. »

« Ils lui ont dit qu’elle ne pouvait faire des études pendant que tant de femmes se faisaient violer là-bas. »

Ces jeunes sont les plus nombreux à se désendoctriner tous seuls une fois sur place : dès qu’ils réalisent que le peuple syrien est massacré par Bachar Al-Assad et par les « jihadistes ». Le décalage entre le projet promis et la réalité provoque un choc qui les fait « revenir à eux-mêmes ».

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3 – LE « PORTEUR D’EAU » OU CELUI QUI CHERCHE UN GROUPE

Ce modèle d’identification attire des jeunes en quête d’identité qui ont envie d’appartenir à une communauté. L'imitation et le besoin groupal apparaissent plus forts que chez les autres adolescents

Ce type de jeune cherche à être, à exister : au fond il se fiche d’être le porteur d’eau des gros combattants, ce qu’il veut c’est « en être ».

Ce type de jeunes ne supporte pas les liens fragiles ou partiels : il a besoin d’un groupe qui lui donne une place et un rôle qui le rassurent. Sans un groupe qui lui dit ce qu’il doit faire, il n’existe plus. Il idolâtre le chef car ça le rassure de suivre quelqu’un.

« Il n’a jamais trouvé sa place ni au collège, ni au boulot quand il a grandi... »

« C’était un enfant différent, il était plus sensible que les autres... »

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4 – CALL OF DUTY[110] OU CELUI QUI CHERCHE LA COMMUNAUTÉ DE GARÇONS QUI VA AU FRONT

Ce modèle d’identification parle aux jeunes qui sont attirés par les armes et par une communauté de garçons qui va à l’aventure et au front.

Ce type de jeunes a souvent cherché à entrer dans l’armée ou dans la police et a été refoulé. L’armée n’a pas voulu de lui, il fera sa guerre à lui.

Sa question principale est : suis-je capable de ? Comment être un homme ? Il pourrait être président d’un club de paint-ball mais il n’a pas envie de ça, il cherche une vraie peur, le combat et l’adrénaline. Il peut y avoir une dimension de rattrapage du faible sur le fort, pour retrouver sa dignité.

« Il a toujours été fasciné par les armes. Il se renseignait du dernier modèle sur internet. Je le coupais de ses jeux vidéos sinon il y passait sa vie. »

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Une vidéo montrant ce type de comportement repris par le Monde (26 sec).

5 – ZEUS OU CELUI QUI CHERCHE LA TOUTE-PUISSANCE ET LE POUVOIR

Ce modèle d’identification attire des individus qui sont sans limites. Ils sont depuis longtemps adeptes de conduites à risques (automobile, sexe non protégé, toxicomanie, alcoolisme, etc.)

Leur question principale est : ça casse ou ça passe ? Si ça passe, c’est qu’ils sont immortels et tout-puissants. Ce qu’ils veulent, c’est prendre la place de Dieu : ils s’approprient l’autorité de Dieu en leur nom propre pour commander les autres. Ils cherchent le pouvoir et la toute-puissance, contrôler des hommes et leur faire faire ce qu’ils veulent.

« Mon fils a multiplié les passages en prison. A peine il sortait, il recommençait. Rien ne l’arrêtait... »

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Attention :

Un jeune peut se retrouver dans plusieurs modèles d’identification. Ici, on retrouve à la fois le thème de la fin du monde et du combat.

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II - DE L’ENDOCTRINEMENT VIRTUEL A L’EMBRIGADEMENT DANS LE MONDE REEL

Où se situe la bascule mentale qui annihile la raison, transcende nos freins cognitifs, notre surmoi, et libère la bestialité qui est parfois, historiquement, chez certains êtres humains ? Il n’y a qu’à regarder les massacres de la Saint Barthélemy, des Albigeois, des Arméniens, ou plus récemment la Shoah, le Rwanda, etc. La liste est longue, et couverte du sang des innocents.

1- La première étape consiste en un « petit pas », un premier engagement : hurler avec les loups, afficher ouvertement son idéologie, changer le costume social, se radicaliser individuellement « pour le salut de tous » . Cela se fait à domicile, chez les parents, dans le cocon protecteur soudain honnis.

C’est le début de la révolte intellectuelle, quasi identitaire pour certains. Les freins intellectuels tombent alors facilement, puisque tout n’est encore que virtualité. Les cadavres et les têtes exhibées par les combattants ressemblent à des scénographies lointaines, mystiques, intemporelles ; c’est du cinéma, ou plutôt « de l’internet », dématérialisé, spectaculaire.

L’idée de l’abject , ce poison de l’esprit, prend soudain racine comme un marqueur d’initiation. Qui plus est, il fait appel au sacré, à une forme de toute puissance qui place le transgresseur à l’égal de Dieu, puisqu’elle incarne son bras armé. Dieu punirait l’impudent s’il s’offusquait de cette frénésie guerrière et vengeresse. Tel n’est semble-t-il pas le cas, puisque le tueur se mue en combattant.

2- Puis vient l’appel du communautarisme clandestin, la quête du regroupement des « élus ». Il faut se reconnaître ensemble, se voir, vivre en commun la croyance primitive, loin de tous les autres, considérés comme des infidèles et des apostats.

Il faut préparer le départ pour « le califat », sans se faire remarquer, en imaginant toutes les étapes de cette aventure des temps modernes. Et puis, la clandestinité est un rêve d’indépendance et de pouvoir asymétrique, jubilatoire, antisystème. C’est l’attrait de la pièce d’Albert Camus, « Les Justes », qui contrarie la normalité de l’existence afin de vivre l’intensité du sacrilège.

Le sentiment d’appartenance à une communauté donne le courage du départ, du saut dans l’inconnu . S’ajoute le vertige du hors la loi, qui renvoie à tous nos fantasmes cinématographiques. C’est l’attrait pour le faible luttant contre le fort, la subjugation pour le Robin des bois, et bien avant lui, pour Hercule et Ulysse, et leurs mille périples insensés.

3- La découverte des premières exécutions survient rapidement, car elle fait partie des méthodes d’endoctrinement et d’emprise psychologique.

Comme dans tout processus de dérive sectaire, le passage initiatique du novice nécessite d’être violent et impliquant . Dans les années 70-90, les groupes terroristes d’ultragauche exigeaient de leurs nouveaux membres de tuer quelqu’un pour pouvoir prouver leur détermination et surtout, pour rendre tout retour en arrière impossible. En les impliquant de cette manière, les idéologues savaient que le nouvel adepte basculait dans l’irrémédiable, dans le transgressif absolu et qu’il était dès lors prisonnier « moral » du groupuscule , lui-aussi les mains tachées de sang. Pas de retour en arrière possible. Le ciment du groupe se faisait par la transgression des freins psychiques et par la gravité des actes perpétrés.

Le principe de l’engagement psychologique, au travers du passage à l’acte criminel, est identique dans les rangs de Daech (EI). La nouvelle recrue va assister à des égorgements, à des assassinats. En regardant ce spectacle immonde, on lui impose de franchir la frontière de ses résistances morales, de les repousser dans le déni et la dissociation. C’est comme s’il était ailleurs. Le summum de cet endoctrinement se réalise lorsqu’on arrive à le pousser lui aussi à tuer, d’abord de loin, à distance, avec une arme à feu, puis de près, en coupant lui-même une tête de prisonnier.

L’euphorie est générale, quasi mystique. Les têtes sont exhibées à la foule des soldats comme des trophées. La fascination morbide est à son comble. On prend en photo les têtes, mais aussi les corps démembrés. La fascination pour ces troncs humains privés de tête s’inscrit dans l’irréalité. Ce sont des corps déshumanisés puisqu’ils n’ont plus de visage pour les identifier. Ils perdent alors une partie de leur statut de sacrilège et éloignent ainsi la culpabilité et la nausée des spectateurs.

Les photos de ces exécutions circulent et on se les échange, comme on le ferait d’images Panini de footballeurs de la coupe du monde. Là se trouve la notion de toute puissance de l’EI, dans cette transgression immonde qui emporte les âmes des combattants, dans le fleuve de l’indicible et qui normalise la cruauté au service d’un idéal politico-stratégico-religieux. Cette politique de la « terreur » est-elle si éloignée de celle, aveugle et impitoyable, des sans-culottes guillotineurs de la révolution française ? Ou de celle des éventreurs de la Saint Barthélémy, ou de celle illuminée de Simon de Montfort contre les Albigeois, avec sa funeste formule : « Tuez-les tous, Dieu reconnaitra les siens » ? La fascination pour la cruauté semble intemporelle et perpétuelle. Daech la systématise, normalise les massacres en en faisant des actes de guerre. Le novice prend ce principe en pleine figure, comme un rite de passage obligatoire ; il ne lui reste qu’à s’y soumettre pour prouver sa foi et sa détermination.

4-L’acte suivant tient à la normalisation des actions sous l’effet de groupe. Une fois arrivé sur place, ce ne sont plus des personnes « individuelles » qui agissent, mais des groupes de combattants. La caractéristique du groupe est qu’il fait perdre une partie des freins moraux. Il n’y a qu’à voir les expériences de Ash, sur la conformité, ou de Milgram, sur la soumission à l’autorité, ou enfin de Zimbardo, sur la prison de Stanford, pour comprendre où se situent la déculpabilisation et la normalisation des esprits. Le « on fait » remplace la culpabilisation du « Je fais ».La responsabilité personnelle s’éteintau profit de la responsabilité collective de cette alliance de circonstance.

Le groupe se désigne souvent des leaders pathologiques, psychopathiques, car ils incarnent la transgression sans barrière. Ceux-ci émergent en temps de guerre, couverts d’audace et de fanatisme. Ce sont les promoteurs d’exactions, ceux qui ne reculent pas. Ils incarnent alors le moi idéal combattant, inhumain, inflexible, courageux… impitoyable. Il est alors si simple de suivre ce groupe de fous, tout en satisfaisant sa curiosité morbide, ou en compensant sa peur.

5- Là débute l’étape suivante, indispensable, qui est la déshumanisation de « l’autre », de l’ennemi. Sans cette négation de l’humanité de la victime, aucun crime « prémédité, conscientisé » n’est vraiment possible. Il faut se conditionner pour tuer, tout autant qu’il faut l’être pour accepter que nos compagnons tuent devant nous. Il faut donc haïr l’autre, mais surtout ne pas le considérer comme « un semblable ». C’est un conditionnement lourd, qui bouscule toutes les barrières morales. Là encore, le groupe aide à haïr collectivement les impies, les autres, à les éliminer de toute urgence, sans pitié, dans une forme de frénésie vitale . Il faut les animaliser, les faire ramper comme des vermines, des rats, des serpents. Il faut leur retirer tout ce qui nous rapprocherait d’eux.

Il faut également se déshumaniser soi-même… D’ailleurs, le désir suprême de ces combattants radicalisés n’est-il pas dans la mort, dans le sacrifice de leur propre personne ? Le désir de mort normalise cette étape que « les autres », infidèles et apostats, redoutent tant.

 

C’est ici qu’un certain nombre de jeunes découvrent le doute, se mettent à résister… et se remobilisent en tant qu’individus, se sauvent souvent, au moins psychiquement, puisque peu ont réussi à fuir pour le moment.

Le moteur de la haine peut s’enrayer à cette étape, lors de la phase de déshumanisation et d’abnégation. Si cette phase échoue, les radicaux perdent leur apprenti terroriste. Autant le renvoyer à l’arrière, en Europe, là où il pourra éventuellement ruminer son échec, nourrir une culpabilité, qui, ils l’espèrent, conduira à en faire un volontaire pour une action suicide, un attentat, ou un facilitateur/recruteur pour les bases arrière.

6- Vient ensuite l’obéissance aveugle à l’autorité, la conformité aux normes du groupe et du leader. Celui-ci normalise et impose ses rituels, basés sur la toute puissance et la légitimité : on viole des non-humaines, « ces autres » qui font obstacle à la reconquête de Dieu. Puis on les tue, on les décapite, on crucifie certains, parce qu’ils ont perdu leur respectabilité, leur humanité aux yeux du groupe. Les chefs commandent de massacrer et c’est à eux de rendre des comptes à Dieu.

Le maître mot de ce dernier palier est dans la notion d’impunité.

C’est alors le système qui légitime les actions et non plus les hommes individuellement qui doivent s’arranger avec leur conscience. Le système impose sa loi et plus cette loi est violente, plus elle terrorise, plus elle gagne en puissance. Celui qui suit la loi nouvelle, emprunte alors une partie de cette (toute) puissance.

Les chefaillons psychopathiques, pathologiques, abreuvent leur perversité au service d’une grande cause transcendante : gagner la guerre qui s’est déclarée. Ils sont des combattants avant tout, avant d’être des violeurs ou des assassins. Ils sont violeurs et assassins par absence de règles, par perte du respect des hommes. La cause est supérieure. Il y va de la victoire ou de l’échec, non pas d’une bataille, mais d’un conflit qu’ils veulent essaimer, à la dimension de toute la planète.

Les suiveurs, les idéalistes, doivent faire cohabiter cette influence machiavélique et les barrières morales qui ne manquent pas d’émerger comme des vagues de culpabilité ou de dégoût.

7- Dernier point qui se voudrait facilitateur : regardons les images de ces combattants. Ils masquent leurs visages, pour inspirer la terreur, mais surtout pour se masquer à eux-mêmes, collectivement, leur inhumanité passagère . C’est une manière également de s’autoriser toutes les exactions sans montrer la jubilation ou alors la nausée.

L’anonymat libérateur est renforcé par l’uniformisation des combattants, souvent vêtus de noir, portant le drapeau de la foi, dans une confusion troublante entre croyant et combattant. Le consentement meurtrier passe par la théâtralisation de la posture et du costume, par cet anonymat de la cagoule.

Daesh, au travers de son pseudo califat conquérant, teste son laboratoire de nouvelles chimères. Il renoue avec la déshumanisation, celle-là même qui a endeuillé l’histoire de notre humanité, jusqu’à ce 21 ème siècle que nous voulons si différent.

 



[1] Voir « Désamorcer l’islam radical, ces dérives sectaires qui défigurent l’islam », Ed. de l’Atelier, 2014.

[2] Mircea Eliade, Le sacré et le profane, Paris, Gallimard, coll. Folio essais, 2004, p. 25.

[3] Olivier Roy, L’islam mondialisé, Paris, Seuil, 2002.

[4] Marc Sageman, Le vrai visage des terroristes, psychologie et sociologie des acteurs du djihad, Paris, Denoël, 2005.

[5] Jean-Claude Salomon, chercheur en criminologie, ancien professeur de l’Institut National des Hautes Études de Sécurité (Paris), professeur associé de l’Université d’État de Houston.

[6] Ces notions sont expliquées et développées dans le chapitre suivant.

[7] Voir lettre de l’UNADFI du mois de février 2014.

[8] Article 375 du Code civil sur l’enfance en danger.

[9] Se faire passer pour de simples musulmans orthodoxes pour bénéficier du droit à la liberté de conscience garantie dans les états démocratiques laïques.

[10] Voir chapitre « changement de nom ».

[11]Ibid n°5.

[12] Psychiatre et psychanalyste.

[13] Abdeslam El Difraoui, Al Qaida par l’image, Collection Proche Orient, PUF, 2013, p. 89.

[14] Un acte est qualifié de « terroriste » par ceux qui sont terrorisés et non par ceux qui le commettent.

[15] Mark Juergensmeyer, Au nom de Dieu ils tuent ! Chrétiens, juifs ou musulmans, ils revendiquent la violence, Paris, Autrement, coll. Frontières, 2003, p. 47.

[16]Ibid ., p. 38.

[17]Ibid .

[18] Par exemple, des vidéos montrent comment certains dessins animés poussent selon eux les enfants à penser « sexe » de manière subliminale. D’autres montrent comment le système met en place une propagande matérialiste avec la publicité qui rend les femmes numériquement parfaites, afin de les pousser à suivre, comme des esclaves, les canons de beauté inaccessibles, etc.

[19] On utilise le terme arabe de « tajassous ».

[20] Dieu sémitique,cananéen puisphénicien qui, sous les dynasties desRamsès, est assimilé dans lamythologie égyptienne à Seth et à Montou .

[21] Les théories du complot Illuminati sont des théories conspirationnistes qui prétendent que la « société de pensée » allemande des Illuminés de Bavière, historiquement dissoute en 1785, aurait perduré dans la clandestinité et poursuivrait un plan secret de domination du monde. Ces théories, dont la première mention remonte à l'ouvrage de John Robinson , Proof of a conspiracy, publié en 1797, se confondent avec les théories du complot maçonnique en avançant que les Illuminati réalisent leur plan en infiltrant les différents gouvernements, en particulier ceux issus de révolutions, et les autres sociétés initiatiques dont la franc-maçonnerie.

[22] Georges W. Bush a été élevé au 33ème degré de la Franc-Maçonnerie (plus haut grade) dès son accession au pouvoir.

[23] Elle représente 50 épisodes de 10 minutes chacun.

[24] Mosquée Muhammad Ali Pasha au Caire.

[25] Concernant les messages subliminaux dans le rap ou le rock’n’roll, l'auteur majeur sur cette question est un prêtre canadien Jean-Paul Regimbal qui fait une analyse poussée sur cette musique et qui la relie au complotisme illuminati et maçonnique. Le discours de l’islam radical semble s'appuyer sur son livre via les réseaux sociaux "Le rock 'n' roll, viol de la conscience par les messages subliminaux" de 1985.

[26] « Toute autorisation de se défendre est donnée aux victimes d’une agression, qui ont été injustement opprimées... » (Coran, 22/39) ; « Combattez dans la Voie de Dieu ceux qui vous combattent, sans jamais outrepasser les limites permises, car Dieu n’aime pas ceux qui transgressent » (Coran, 2/190) ; « S’ils penchent pour la paix, fais de même en te confiant à Dieu….» (Coran, 8/61).

[27] Coran, 5/69.

[28] Coran, 29/46.

[29] Coran, 49/13.

[30] Coran, 5/48.

[31] Coran, 5/8.

[32] Coran, 73/10.

[33] Coran, 9/6.

[34] Coran, 60/8.

[35] Coran, 31/18.

[36] Coran, 2/256.

[37] Coran, 2/272.

[38] Le texte, connu sous le nom de constitution de Médine, appelée également charte de Médine, est tiré du livre d' Ibn Ishaq. On trouve cette constitution, qui ne mentionne jamais l’islam comme religion d’État, sur le site Wikipédia principalement.

[39] Coran, 9/5.

[40] Coran, 3/118.

[41] Coran, 3/119.

[42] Coran, 4/88.

[43] Coran, 4/89.

[44] Tareq Oubrou, Un imam en colère, op. cit. p. 63.

[45] Derrière l’apparente simplicité du texte se dissimule une signification spirituelle bien plus profonde.

[46] Nom donné au descendant du Prophète qui doit apparaître à la fin des temps pour aider le Christ à sauver le monde et rétablir l’ordre et la justice.

[47] Compagnon du Prophète.

[48] Compagnon du Prophète.

[49] Compagnon du Prophète et 5ème Calife de l’Islam, succédant à Ali.

[50] Compagnon du Prophète

[51] Lieu où s’exerçait l’autorité des califes, successeurs de Mahomet après sa mort en 632. Les califes réunissaient le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. Le porteur du titre avait pour rôle de garder l'unité de l'islam et tout musulman lui devait obéissance : c'était le dirigeant de la « Umma », la communauté des musulmans. Il portait aussi le titre de « commandeur des croyants ».

[52] Compagnon du Prophète ayant vu sa version du Coran détruite pour unifier l’Islam au profit de la vulgate Osmanienne utilisée de nos jours.

[53] Coran, sourate 58, verset 22.

[54] Commentateur reconnu du Coran.

[55] Terme arabe désignant généralement un bataillon ou une compagnie d’une centaine de personnes.

[56] Au Maroc, il y a une croyance dans certains milieux, sur le fait que le Roi Mohammed VI soit le Mahdi, car il est du Maghreb, descendant du Prophète, il a le même nom que lui et qu’il est fils d’Hassan II (Al Hassan dans le texte).

[57] En effet, aucune approche spirituelle n’est proposée dans cette vision du monde.

[58] Le Monde Diplomatique, juillet 2014.

[59] Deux lieux situés à proximité d’Alep en Syrie.

[60] Compagnon du Prophète et 1er Calife désigné à la mort de celui-ci.

[61] Depuis 2003, la minorité sunnite dans le nord de l’Irak a été décimée par des milices shiites et cet évènement a augmenté le soutien de certaines populations à la cause de l’”Etat Islamique”.

[62] « Jang-e-tahmili » en persan, proclamé par l’imam Khomeiny et « Qadisiyya » de Saddam en Irak.

[63] Compagnon du Prophète.

[64] Il reprend les mêmes symboles que les jihadistes à travers son nom (Asad veut dire lion en arabe) mais de façon « contre initiatique » dans leur représentation car il va combattre le Christ, “Lion de Judée”, voir partie V.3 sur le symbolisme du lion.

[65] Cousin et gendre du Prophète, désigné 4ème calife.

[66] Fils d’Ali massacré par la dynastie Omeyyade pour éviter la scission entre les deux tendances de l’Islam (shiisme et sunnisme).

[67] Maison de Dieu située à la Mecque.

[68] La Qasîda El Burda « Poème du Manteau » est reconnue par l’ensemble du monde musulman comme étant le plus fameux poème sur le Prophète. Il fut écrit par Al Boussiry au 13ème siècle.

[69] Première bataille victorieuse des Arabes musulmans.

[70] Prononcé en français « asadullah ».

[71] Prononcé en français « asaduljannat ».

[72] Hamza avait tué son père lors de la bataille précédente.

[73] Une survivance de pratiques animistes préhistoriques.

[74] Parole du Prophète, citée dans le Sahih al-Jâmî' as-saghîr de Suyuti.

[75] Dans le sens de « pardonnez ».

[76] Cette épée légendaire est visible à Istanbul au palais de Topkapi.

[77] En arabe « Ali Heydar »

[78] Voir la recherche-action « indicateurs de prévention » 1ère étape, rédigée par D. Bouzar et C. Caupenne à partir des échanges au sein de l’équipe du CPDSI et du recueil de données de 55 familles.

[79] La destruction du tombeau du Prophète Jonas à Mossoul provient de cette interprétation.

[80] Un doute subsiste quant à l’année de sa conversion.

[81] Un des dieux de la trinité arabe ante islamique.

[82] Encyclopédie de l’Islam.

[83] Il est intéressant de noter que le nom El Asad signifie le « lion » en arabe et que l’on assiste à un combat de lions entre sunnites et Shi’ites pour avoir le contrôle de la communauté musulmane dans l’esprit des extrémistes.

[84] (Islamica ressources for muslims).

[85] Tribu des «Khazraj» en arabe.

[86] Tribu des «Aws» en arabe.

[87] On traduit habituellement par « Auxiliaires » ou « Suivants ».

[88] Littéralement ceux qui font la « hijra ».

[89] « Forme poétique » en français.

[90] Le Prophète Muhammad reçut le Coran à l’intérieur d’une grotte près de la Mecque par l’archange Gabriel dans la tradition islamique.

[91] Abdeslam El Difraoui, Al Qaida par l’image, Collection Proche Orient, PUF, 2013, p.162

[92] Vu en introduction : « Il a assuré à son peuple, dans la forteresse de la religion, une demeure tranquille, comme le lion habite sans crainte avec ses lionceaux dans des marais inaccessibles. »

[93] Marc Bowden “il faut tuer Ben Laden” Grasset 2012.

[94] Marc Bowden “il faut tuer Ben Laden” Grasset 2012.

[95] L’utilisation d’images subliminales est un processus comportant des techniques pour induire des informations dans l'inconscient à l'insu du conscient (audio ou visuelle). Utilisé pour transmettre ou tenter de transmettre un message à une personne au moyen d'images ou de sons de très courte durée ou par tout autre moyen sans que celle-ci ait conscience qu'un tel dispositif est utilisé ou sans qu'elle ait conscience de la teneur du message que l'on transmet ou que l'on tente de transmettre ainsi.

[96] Il est affilié à Jabhat Al Nosra, filière d’Al Qaida en Syrie.

[97] “Bismillah Al Rahman Al Rahim” traduit généralement par “Au nom de Dieu, le Très Miséricordieux, le Tout Miséricordieux”.

[98] Littéralement le « Nouveau ».

[99] Source wikipédia

[100] Rapport direct établi avec Morphée, le Dieu des Rêves chez les Grecs, fils d’Hypnos.

[101] Anderson signifie “fils d’André” du grec Andros = homme.

[102] Référence à peine dissimulée à la Franc Maçonnerie reprenant la fonction de « Grand Architecte de l’Univers ».

[103] Il est appelé « Massih Ed Dajjal » dans la Tradition islamique et a la particularité d’être borgne lors de sa venue à la fin des Temps. Le terme arabe est repris par Omar Omsen dans sa vidéo.

[104] Voir la vidéo sur le dollar présentée plus haut.

[105] Omar Omsen est tout désigné dans ce rôle.

[106] En Français « celui qui connaît la science »

[107] Source wikipedia

[108] Terre Sainte pour les terroristes

[109] Christine MIllimono « la secte des assassins XIème-XIIIème siècle, des martyrs islamiques à l’époque des croisades », collection l’Harmattan, comprendre le Moyen Orient, 2009.

[110] Jeu vidéo de guerre nommé CALL OF DUTY (l’appel du devoir) qui consiste à tuer l’équipe adverse.

Ce rapport « La métamorphose opérée chez le jeune par les nouveaux discours terroristes », de Dounia Bouzar, Christophe Caupenne et Sulayman Valsan, avec l’aide de l’équipe du CPDSI, des familles et des partenaires, est la propriété exclusive du CPDSI. Aucune reproduction totale ou partielle n’est autorisée sans citation des auteurs et du CPDSI sous peine de poursuites judiciaires.